Philippe Pasqua: Palimpsestes

Philippe Pasqua: Palimpsestes

jeudi 9 septembre 2010dimanche 31 octobre 2010


Paris, France

Depuis 1985, Philippe Pasqua transmet à des foules entières et consentantes cet impalpable bonheur insatiable de la découverte d’un univers extraordinaire. Pour lui, la terre est un terrain de jeu aux parcours initiatiques qu’il dévore urgemment, aux rendez-vous calés serrés, aux rencontres essentielles. La liberté et l’amour participent à sa lutte obstinée menée au rythme d’un étrange ballet brosses époustouflant, main à la pâte instinctive, imperturbable corps à corps intime.

Dans son atelier, rien ni personne ne saurait troubler la quiétude des lieux bercés de silence et du souffle vivant des pinceaux à la rage pragmatique de peindre. Il revendique son droit à l’égoïsme dans son acte essentiel de création, isolément, préservé de toute influence, s’adonnant ainsi à sa seule nécessité, sa respiration, son addiction vitale. Tout tableau est un renouveau, une découverte, un continent secret à parcourir et magnifier. Le combat recommence devant l’immense espace blanc, chaque cadrage, chaque visage, chaque regard, chaque mèche de cheveu sont autant d’incertitudes sur l’issue de la bataille. Dans les songes de Philippe Pasqua apparaissent toujours les gens, citoyens de son monde, sans police, ni passeport. Ses personnages explosent le curseur de la normalité, brouillent les cartes de la bienséance, affolent les compteurs de l’honorabilité bien pensante.

Il s’imprègne d’eux et la vérité surgit, crue et belle, terriblement photogénique comme l’est la condition humaine dans ses mystères et sa poésie brute…

Ainsi, le nouveau-né ipso facto condamné hurle d’instinct l’instant amer et immédiat de sa fin annoncée. Crime d’amour sexuellement transmissible, la vie est là à bout de bras, agglutinée, alitée et fragile, fontanelle vibrante de l’enfant roi couronné. Plus tard, un jour finissant accouche d’une caresse bleutée, prématurée, glacée du souffle d’adieu temporaire ou définitif, fardant le visage abandonné des anesthésiés et des morts en partance. Pendant ce temps, des corps s’agitent, se proposent à l’amour de l’autre, démesurément présents, humanité sexuée, avec ou sans pilosité, avec ou sans membres. D’une robuste constitution articulée en poses délicates, l’état général de Caphi le travestit gère ses affaires courantes, osmose osée. Sur son sommet de solitude, l’artiste gère seul la polémique victoire d’une exploration lucide et aboutie.

Et les femmes successives se révèlent. Peau d’Anne charmeuse aux lèvres charnues, antre mouillé, terrain visqueux, glissade de l’origine du monde béante, Venus s’évase en corolle, fleur rouge d’extase, moiteur et confusion.
Eva se dévoile et convie à l’acte charnel, délicieuse pomme d’amour croquée. Constance promène ses appâts intenses. La femme enfant suce son pouce tandis qu’Isabelle porte en son sein l’espérance instinctive de la survie des peuples.
Géant, Médor dort et l’humanité passe. Bonne pâte reposante, renifleuse de rêve, cette chienne de vie chenue s’offre au monde, insouciante et bienheureuse.
Altérité expressive aux couleurs radieuses du courage, Laura, Arnaud et tant d’autres visages anonymes, présentent à l’appréciation du monde l’immense force de la dissemblance, le caractère puissant d’être autrement, exclamation flamboyante, victoire percutante et inattaquable de la volonté de dire, témoigner, exister en dépit du regard des autres, chiens de fusil et coup d’état aux canons de la beauté. Philippe Pasqua suscite une forme d’invitation à l’acceptation spirituelle de la destinée, à l’introspection salvatrice. Tissus, sang, matières, sécrétions…, il fouille, secoue, capture les esprits pour atteindre la sagesse et la dignité de chacun. Lorsqu’il compose une tête de mort, il appelle à la méditation, à l’allégorie, par sa radicale interprétation de l’invisible. Hémorragies excavées, le rire grinçant de la fin nargue le sort sur fond d’infini secret, envoûtante provocation éjaculée, suintante et dégoulinante, face souillée décapitée.
Palimpseste des temps modernes, trames éblouissantes d’aujourd’hui, variations sur un thème décliné aux possibles de l’art sur fond de perfection, il explore et réécrit sans cesse l’émotion pour y révéler dans chaque version originale, sa vérité troublante et abrupte.
L’artiste isole rituellement sa réflexion dans un écrin de plexiglas, la rendant intouchable et inaltérable. Il fait sourire en 3D ses crânes immaculés, caisses évidées d’une existence passée, éviscérées de toute humeur, pleines d’une mémoire de réminiscence. Grottes ultimes à la résonance éternelle, l’esprit des morts y berce poétiquement les ailes en sursis des fébriles lépidoptères butineurs et aimants, espiègle présence ingénue. Le socle sublime l’oeuvre, la porte au regard, la révèle dans sa hauteur et sa force.
A l’exception des pièces monumentales, la sculpture s’intègre généralement dans un symbolique et raffiné espace de plexiglass ou de verre, visible, internée et libre à la fois.

La grandeur de Philippe Pasqua apparaît dans sa capacité à rappeler la vanité des plaisirs et des biens terrestres, à évoquer le caractère transitoire de toute vie humaine, à en imposer le respect par les chemins de traverse qu’il emprunte inlassablement, serial killer de conjectures. Il laisse entrevoir l’espoir, d’une vie meilleure, d’une souffrance soulagée, d’une forme d’éternité, voire de résurrection. Cette détermination inconditionnée, autarcique, douloureuse et sincère, construit un mode très personnel d’une grande identité immédiatement reconnaissable, appelé style, auquel seuls quelques grands artistes à l’instar de Philippe Pasqua peuvent accéder, éclairant par la générosité d’un regard lucide et passionné, les hommes et leur destinée.
Jean CORBU