En première approche, les dessins de Mélanie Delattre-Vogt font songer à des ouvrages de dentellière. Sur des canevas de petit format qui laisse au vide et au blanc l’essentiel de l’espace, on ne distingue tout d’abord, comme réalisé au point de croix, qu’un motif central, presque abstrait, dont frappe d’emblée la minutie d’exécution. Lorsque l’on y regarde de plus près, la chanson est tout autre.

Mélanie Delattre-Vogt
Tongdaeng, biography of a pet dog IV, 2011
Crayons gris et pigments colorés sur papier - 28 x 19 cm
© Mélanie Delattre-Vogt
La dramaturgie qui se trame dans ces images est inversement proportionnelle à la taille des œuvres présentées. Chiens errants, personnages acéphales, démembrés ou intriqués dans des étreintes sensuelles et désarticulées : on est alors happé dans un univers où soufflent le chaud et l’effroi. Le choc provoqué par ce qui se joue là est d’autant plus efficace qu’il est obtenu avec des moyens « pauvres ». Avec comme outils principaux des crayons taillés comme des lames de rasoir, Mélanie Delattre-Vogt a réduit sa palette chromatique au minimum, au noir, au gris et à l’ocre. Un ocre un rien inquiétant, puisque cette artiste qui sait faire don de sa personne le travaille avec son propre sang. Non par masochisme ni par goût de l’automutilation — contrairement à beaucoup de ses personnages, elle a toujours la tête sur les épaules —, mais parce que ce liquide ductile lui permet des effets de nuances et de transparence bien supérieurs à ceux obtenus par des pigments traditionnels.
La précision du trait est la traduction sur le papier d’une source d’inspiration plutôt rare chez les jeunes artistes. Elle puise ses images dans la littérature. Le papier retourne au papier, mais sous une autre forme. Tous les lecteurs tant soi peu assidus le savent : un livre produit des images, avec une force d’autant plus grande que c’est à celui qui lit de les forger. Contrairement au cinéma qui par essence, impose son point de vue, la littérature invite celui ou celle qui s’y adonne à mettre en marche son écran intérieur. Une série de quinze dessins présentés à la galerie Di Méo s’intitule Cou coupé court toujours. C’est le titre d’une œuvre étrange de Beatrix Beck (1914-2008), écrivaine exigeante et mal connue (elle fut la dernière secrétaire de Gide et une proche de Sartre), même si son roman Léon Morin, prêtre, a obtenu le prix Goncourt en 1952 dont fut tiré en en 1961 le film de Jean-Pierre Melville, avec Belmondo dans le rôle-titre.
Une autre série de douze dessins est tiré d’un autre livre, un best-seller cette fois. Un best-seller totalement inconnu sous nos latitudes, puisqu’il s’agit d’un livre consacré en 2002 à son chien par le roi de Thaïlande.
Mélanie Delattre-Vogt est née en 1984 à Valenciennes, où elle a reçu au conservatoire une double formation de musicienne et de plasticienne. Elle s’est fait connaître en 2006 en publiant ses dessins dans la collection de Frédéric Pajak, Le Cahier dessiné et a depuis réalisé des illustrations pour les éditions du Chemin de fer et les Moutons électriques. En 2007, elle présente une première exposition personnelle à la galerie Arsinopia à Paris, puis participe à l’exposition collective Dynasty, au Palais de Tokyo en juin 2010. Repérée par le directeur de la galerie Di Méo, elle dispose pour la première fois d’un espace de belle ampleur pour présenter un travail aussi attachant que singulier.
Mélanie Delattre-Vogt, Largo Con Sordini
Jusqu’au 11 février 2011
Galerie Di Méo
9, rue des Beaux-arts - 75006 Paris
Tél. : 01 43 54 10 98
Ouvert du mardi au vendredi : 10h-13h et 14h30-19h , le samedi toute la journée
A. D. (15 décembre 2011)




