Saul Steinberg est un inconnu célèbre. Si sa notoriété ne fait aucun doute outre-Atlantique, l'artiste né roumain en 1914 et mort américain en 1999, bénéficie de ce côté-ci de l'océan — et particulièrement en France — d'une aura, pas confidentielle mais presque — peu en rapport avec sa place réelle dans l'histoire de l'art et de l'illustration.
Pourtant, le nombre de dessinateurs européens qui le considèrent comme un maître inégalable est pléthorique : Sempé, Chaval, Siné, Bosc, Willem, Gelluck et bien sûr Tomi Ungerer, qui en faisant un don important de ses œuvres à la Ville de Strasbourg dont il est originaire, a permis la création d'un musée dédié à l'illustration. Cette exposition, unique en son genre, réunit pour la première fois quelque 135 œuvres, documents et archives, tous en provenance de collections privées.
Qui était Saul Steinberg ? Né en Roumanie au tout début de la première guerre mondiale dans une famille juive aisée de Bucarest (son père dirigeait une usine de cartons et d'emballage), le petit garçon révèle très tôt des inclinaisons artistiques : « ma formation je la dois aux albums de famille. On y admirait les photographies des parents, oncles et tantes, cousins, cousines, grands parents, arrières grands parents. Ces portraits furent ma première source d'inspiration ». S'il aimait croquer, avec un réjouissant irrespect, ses congénères, il détestait en revanche que son visage serve de support aux images des autres.
Comme le prouve, à l'entrée de l'exposition, un cliché réalisé par son ami Irving Penn, qui dit bien son embarras devant l'objectif : regard exorbité derrière de grosses lunettes, Saul Steinberg ressemble à un Woody Allen au réveil, halluciné d'angoisse avant de se rendre chez son psychanalyste.
Epris de littérature, qu'il étudie à Bucarest en même temps que la philosophie, il quitte le pays en 1933, sous la pression d'un antisémitisme déjà virulent. Il se réfugie à Milan, où il vient pour étudier l'architecture, tout en débutant sa carrière dans des journaux satiriques. Son style s'apparente alors à ceux des grands noms de l'époque, tel Maurice Henry et Dubout, comme en témoignent quelques planches accrochées à Strasbourg. Parangon de cette période, une version de la Ronde de nuit de Rembrandt, où un aréopage de chirurgiens s'interroge, yeux ronds et moustaches frémissantes après extraction d'un cœur percé d'une flèche, sur les ravages de l'amour.
Mais l'histoire ne tarde pas à rattraper Saul Steinberg, menacé par les lois anti-juives décrétées par Mussolini. En 1941, il doit à nouveau s'exiler. Il passe un an à Saint-Domingue en attendant son visa pour le Nouveau monde, avant de rejoindre New York. Pour un immigré, il s'agit presque d'une arrivée en fanfare puisqu'il dispose déjà d'un contrat avec le New Yorker, qui apprécie sa patte très personnelle, qui marie avec humour le dessin à l'écriture, avec son ample et élégante calligraphie, émanation même de ses personnages. Investi de la nationalité américaine dès 1943, il entame, en qualité d'officier de renseignement pour le compte de l'OSS (Office of Strategic Services), une série de voyage à travers la planète, qui le mènent en Chine, en Afrique du Sud et en Italie, mais cette fois du côté des vainqueurs.
N'était la blessure du déracinement (il refusera de remettre les pieds en Roumanie), sa carrière tient alors du chemin de roses. Plus de cent couvertures pour le New Yorker, exposition au MoMA dès 1946, rencontres et liens d'amitiés avec les plus grands artistes : Le Corbusier, Calder, Stravinsky, Sartre et Beauvoir, Nabokov, Hitchcock, Malraux, Cartier-Bresson (il lui fabrique un savoureux Leica en carton ici exposé) et même Picasso, avec qui il compose un très joyeux Cadavre exquis, également visible à Strasbourg. Cette curiosité pour les mouvements artistiques de son temps (on le lie aux minimalistes et au Pop art), se traduit dans son œuvre par un mélange sidérant de styles, sans aucune déperdition du sien, toujours identifiable.
L'exposition reflète à merveille cette diversité. Par les dessins, bien sûr, où en peu de traits, voire en un seul, (ces fameux one line drawings), il dit tout sur les travers et les merveilles de l'Amérique, et plus largement de l'âme humaine, mais aussi par bien d'autres supports. Les collages, où il fait preuve d'une maîtrise également virtuose de la plume, du pinceau, du rabot et même de ses empreintes digitales. Les objets en trompe l'œil comme autant de clins d'œil à Rauschenberg, et (hommage au père ?) les séries de masques en papier d'emballage, où pas un stéréotype de l'homme et de la femme américaines n'échappe à l'acuité de son regard amusé.
D'autres aspects de son œuvre sont ici mis en relief : son goût pour les faux papiers, dûment tamponnés, reliquat de sa carrière d'espion et aussi une nostalgie des paysages de l'enfance, des déserts aux teintes suaves peuplés de quelques silhouettes aux contours flous. Il serait dommage que cette exposition-hommage, réduite mais d'une belle densité, ne donne pas l'idée à une grande institution française de préparer enfin à cet artiste majeur la grande rétrospective qu'il mérite.
Saul Steinberg, l'écriture visuelle
jusqu'au 28 février 2010
Musée Tomi Ungerer, Centre international de l'illustration
2, avenue de la Marseillaise - 67000 Strasbourg
Tél. : 03 69 06 37 27
Ouvert tous les jours sauf le mardi, de 12h à 18h, et les samedis et dimanches de 10h à 18h
Tarifs : 5 € ou 2,50 € en tarif réduit
Catalogue : Saul Steinberg. L'écriture visuelle
Sous la direction de Thérèse Willer, textes de Philippe Dagen, Daniela Roman, Jean-Philippe Theyskens, Iain Topliss, Tomi Ungerer, 192 pages, 150 ill. couleur environ, 35 €
A. D. (18 février 2010)








