Jens Harder retrace l'évolution de l'univers, Paz Boïra en saisit des fragments.
Une bible scientifique et un missel poétique. Alpha...directions et Ces leurres et autres nourritures font naître ces associations d'idées, qu'il est ardu d'esquiver, comme il l'est aussi de ne pas unir alors ces deux ouvrages. Un mariage contre nature — si ce n’est, donc, leur évocation commune de livres religieux (et le jeu d’impressions monochromes comme marque de transition entre les chapitres) — et pleinement assumée par leurs auteurs respectifs, l'allemand Jens Harder et l'espagnole Paz Boïra. Lui nous rejoue la création de l'univers, depuis le Big Bang jusqu'à l'apparition de l'homme, en 357 pages. Elle, nous promène au gré d'images polysémiques, de L'origine du monde à la voie lactée, dans un gracile format italien.
Sur l'étendue blanche, le point rouge est minuscule. De pages en pages, il s'agrandit, envahit la planche voisine, avant d'exploser en son centre et d'irradier. C'est ainsi qu'il y a plus de 13 milliards d'années l'univers commençait son expansion. Simple, la mise en scène est pourtant une saisissante entrée dans cette somme scientifique et dessinée. Suivant un ordre chronologique, ordonné par plages de couleurs, Alpha... directions donne à voir ce qui pour le profane restait fort hermétique, voire inconnu. Des légions de quarks et de positrons, des nuées de bactéries et de chloroplastes deviennent les héros de cette épopée hallucinante, ne consacrant que la double page finale à l'hominidé. Essentiellement visuel, avec un texte réduit à l'extrême, le récit s'agrémente d'illustrations « humaines ». Concrètes, elles se font métaphores accessibles d'un phénomène ou projection de ses développements. Religieuses, elles évoluent d'un continent, d'une époque aux autres, étonnent par leur perspicacité ou leur naïveté. Car le vrai, l'impensable miracle, est bien celui retracé dans ce livre.
Dorure sur simili-cuir bordeau, pages de garde lie de vin et rouge cardinal, marque-page tissé de violet... Autant de détails qui évoquent un missel et invitent à ouvrir Ces leurres et autres nourritures avec délicatesse. En lieu et place des prières, Paz Boïra propose des dessins à l'aquarelle, un sur chaque page dénuée de marge, se succédant en trois « chapitres » monochromes (rouge, vert, bleu). La lecture tient plutôt d'un vagabondage, au gré des diptyques, de leur enchaînement, de fulgurances, que l'esprit est libre d'associer, d'interroger. Rouges, les courbes des cartes isobares, plis de tissu et nœuds du bois se heurtent aux comètes; rouge encore, la voie lactée rencontre la vulve de Courbet, puis l'envahit ou en est éjectée. Vert, un sous-marin refait surface, une grotte accueille des religieuses, une oreille se laisse dériver, à moins que la barque n'ait pris le large. Bleu, un hémicycle d'étudiants, ou de politiques ; une tête qui s'arrache, une corbeille de pommes peinte et inachevée, la rondeur d'un fessier et le cercle d'un compas. Ces leurres et autres nourritures n'offre pas de sens, mais des jeux d'esprit, diaphanes comme les aquarelles de Paz Boïra.
Ces leurres et autres nourritures, de Paz Boïra, Frémok et Le Signe Noir (Rackham), 88 pages, 24 €
Alpha...directions, de Jens Harder, traduit de l'allemand par Stéphanie Lux, 357 pages, Actes Sud-l'An 2, 39,50 €
M. D. (6 mars 2009)









