Crumb adapte Kafka, Wojnarowicz raconte son histoire, Sacco observe le monde, Mizuki revisite Hitler. Âme sensible…

Joe Sacco
Reportages
traduit par Sidonie Van den Dries, Futuropolis
Cornélius poursuit l'anthologie de Crumb. Le douzième volume, Nausea, en est une des merveilles. « Crumb y pastiche les Classic Illustrated, explique l'éditeur Jean-Pierre Mercier, qui prétendaient donner un vernis de culture aux comics en adaptant en bande dessinée des monuments de la littérature. » Et ça commence sévère, avec l'adaptation de Psychopatia Sexualis, écrit début 19ème par un psychiatre viennois. Mutilation, compulsion, obsessions — des mouchoirs ou des chaussures cloutées —, mais aussi masturbation et homosexualité, Crumb illustre en quelques cases ces « cas », et le sort qui leur fut réservé. Puis, de l'Angleterre du 18ème à l'illumination de Philip K. Dick, en passant par l'existentialisme, le vaudou et Bécassine, c'est du Crumb, du grand : grinçant, drôle, perturbant. Jusque dans la fiction perverse et métaphysique, qui clôt ce volume.
• Nausea, de Robert Crumb, trad. de l'anglais (Etats-Unis) par Jean-Pierre Mercier, ed. Cornélius, coll. « Solange », 112 pages, 21 €
Seven miles a second, ce pourrait être la vitesse de l'implosion, du déchirement intime et d'une putain de hargne. Mort en 1992, David Wojnarowicz fut un artiste reconnu de l'East Village dans les années 80. À l'enfance et la jeunesse dévastées : coups, viol, drogue, prostitution. Au corps malade, attaqué par le sida. C'est cela Seven miles a second. D'abord un texte, Spirale, qui vomit la douleur, la sienne et celle de l'aimé, qui vomit la violence, celle tout en mots de la norme, l'autre bien réelle de la rue. Puis une bande-dessinée, première et dernière incursion, menée avec deux amis, dans ce medium. Le résultat visuel a l'éparpillement graphique d'un Sandman. Mais le dessin, réaliste, explose en couleurs déchirantes. C'est laid, ça brûle, ça foudroie.
• Seven miles a second, de David Wojnarowicz (texte), James Romberger et Marguerite Van Cook, trad. de l'anglais (Etats-Unis) par Laurence Viallet, Ed. Çà et Là / Editions Laurence Viallet, coll. « Litterature », 68 pages, 20 €
• Spirale, de David Wojnarowicz, trad. de l'anglais (Etats-Unis) par Laurence Viallet, Editions Laurence Viallet, 64 pages, 20 €
Depuis 1992, Joe Sacco est « le » documentariste de la bande-dessinée. Et des conflits. Ces livres sont des enquêtes approfondies, où la parole des victimes trouve toute sa place, afin de reconstituer l'Histoire, les « événements ». Ainsi de Gorazde, réédité par les éditions Rackham. Sacco y retrace les mois passés dans cette enclave bosniaque cernée par les forces serbes, les mois donc, et son amour, instantanné pour la ville et ses habitants, abandonnés par les Casques Bleus en 1994, massacrés. Moins connus que ces longues bandes-dessinées, Joe Sacco travaille également les formats courts, commandés par la presse américaine. Reportages en est le recueil. Palestine, Irak, Tchétchénie, Inde, migrants africains et crimes de guerre… Un tour du monde de l'horreur, où les amitiés n'ont pas le temps de se nouer, la vie de reprendre son cours — ou de le suspendre. Seules pauses dans l'horreur : les textes brefs de Sacco après chaque bande-dessinée. Là, il en explicite le contexte, les « off » (ce qu'on dit à un journaliste sous réserve qu'il ne le publie pas) et parfois les désaccords avec les rédactions. Une pause, certes, mais rarement rassurante.
• Reportages, de Joe Sacco, trad. de l'anglais (Etats-Unis) par Sidonie Van den Dries, Futuropolis, 200 pages, 25 €
• Gorazde (réed.), de Joe Sacco, trad. de l'anglais (Etats-Unis) par Stéphanie Capitolin et Sidonie Van den Dries, Rackham, non paginé, 26 €
Pour la deuxième fois, le grand Mizuki (auteur notamment de NonNonBâ, primé en 2007 à Angoulême) s'attaque à la seconde guerre mondiale. La première, avec Opération mort, était autobiographique. La seconde, biographique. Hitler fut écrit en 1970. Nul qui-pro-quo possible : les chambres à gaz ouvrent le récit, l'Allemagne en ruines le ferme. Entre : la vie d'Hitler, loser dément, ancien pacifiste devenu meurtrier en masse. On y découvre les débuts du national socialisme, via le Parti Ouvrier Allemand : six hommes réunis dans une cave… Puis l'irrésistible ascension, faite de haines et de hasards. Le dessin du manga se prête parfaitement à ce mélange de drame et de bouffonerie. Les arrières-plans historiques ont la précision réaliste quand le visage d'Hitler relève de quelques traits de plume. Mizuki lui fait des yeux hallucinés et tombants, revisite jusqu'à sa moustache. Une petite touffe de poils ridicule pour ce génocidaire, qui fait encore des émules.
• Hitler, de Shigeru Mizuki, trad. du japonais par Yukari Maeda et Patrick Honnoré, ed. Cornélius, coll. Pierre, 296 pages, 25 €
M. D. (27 janvier 2012)




