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En quatrième vitesse

par Romaric Gergorin


Une nouvelle édition de la légendaire Nuit d’Enfer de Joseph Moncure March illustrée par Art Spiegelman. Quand New York vivait à bout de souffle ses plus belles années, celles qui inventaient le jazz et la poésie des villes écarlates…

Nous sommes en 1926, Joseph Moncure March a 26 ans. Premier directeur de la rédaction du New Yorker, il vient de démissionner pour se consacrer à la poésie. Soutenu financièrement par un père compréhensif il écrit aussi bien des villanelles inspirées de la versification du XVIe siècle que de la poésie urbaine dans un rythme Jazz « hot ». Il entreprend La Nuit d’enfer — The Wild party — un poème qui pénètre au cœur de l’âme New-Yorkaise. Nous sommes dans les bas-fonds où les artistes de cabarets, les musiciens, et les filles qui s’allongent se font ratiboiser par les petites frappes balafrées. Sur fond de jazz, d’alcool et de cigarettes sans filtre jusqu’au matin blême où de nouveaux couples s’improvisent pour une journée ou une vie.

Queenie, danseuse, tourne à 16 hommes par an et vit avec Burrs, un clown qui partage sa revue. Un soir comme les autres la violence exprime la teneur de leur relation. Pour sceller leur réconciliation provisoire, ils improvisent une soirée où une improbable faune interlope les rejoint dans leur meublé.

« On buvait pour se noircir,
Pas pour le plaisir.
Ne rôdaient autour du bar improvisé
Que des charognards en habits de soirée.
On les sentait prêts à exploser
Sous leur masque de chair triste
Que fendait un sourire d’antéchrist.
Prunelles vitreuses,
Mains fiévreuses,
Pensées filandreuses,
Ils piaillaient et gloussaient.
Prêts, vous dis-je, à exploser
 ».

Moncure March décrit la dérive nocturne des années 20 dans un style saccadé qui préfigure les poètes Beat qui le reconnaitront comme un précurseur. S’inspirant des films muets et des tabloïds, il manie les gros plans, les digressions et les descriptions de scènes où des visages défigurés font semblant de se parler avec trois enjeux : la séduction, la vénalité, et la sexualité. Ce sont les trois phases du kaléidoscope édifiant de cette épopée nocturne qui swingue comme un solo New Orleans de Louis Armstrong. Mais tout tourne au tragique, quand dans un dernier bluff, la dernière rixe se finit par un vrai mort après le dernier verre.

Ce poème urbain publié à Boston seulement en 1931 fit scandale par son obscénité et son style libre. Joseph Moncure March n’hésitait pas à brasser la violence et la crudité de la vie New Yorkaise de son époque, celle de la pègre, des bars clandestins et de l’explosion du Jazz. Autant d’images qui paraissent fantasmatiques maintenant après leurs déclinaisons hollywoodienne jusqu’à la nausée. En 1926, cette vie moite était encore l’ordinaire fantasque d’une modernité américaine en construction qui n’avait pas encore basculé dans le simulacre de la duplication, et de la reproduction d’ambiances culturelles du passé.

En 1938, William Burroughs, alors étudiant à Harvard tombe sur La Nuit d’enfer. Ce fut le livre qui lui donna envie d’écrire comme il le confiera à Art Spiegelman alors que celui-ci hésitait encore à en faire l’adaptation dessinée. « Son regard se voila, et il commença de réciter, de sa voix trainante et nasillarde : « La blonde Queenie était encore dans la beauté de l’âge, Quand, sur scène, elle remuait ses avantages ». Il continua de la sorte pendant quelques instants encore, comme s’il essayait d’extirper de sa mémoire la totalité du poème, comme s’il voulait aller jusqu’aux derniers vers si remarquables de concision :

« La porte céda,
Les flics foncèrent ».

« Mais bien sûr que c’en est, puisque ça balance » conclut froidement Burroughs quand Spiegelman lui demanda si c’était de la vraie poésie.

Le dessinateur de Mauss adapta donc La Nuit d’Enfer. Son style sobre, fait s’alterner le gris, le noir et le blanc avec précision. Les images arrêtées épousent par un contraste saisissant les strophes syncopées du style frénétique de l’écrivain. Car le dessin de Spiegelman tout en austérité fait surgir les ambiances et les corps par des angles réguliers qui dérapent soudainement vers la difformité. Dans tous ses albums et même dans son travail pour la presse, se dégage des images de Spiegelman une impression étrange de sérieux un peu grisâtre qui confine à un ennui morne surmonté à chaque fois par un détail qui coince, une composition bizarre qui transcende ce risque d’asphyxie pour aller vers l’étrangeté absolue. Le trait de Spiegelman place les mondes qu’il dessine en dehors du temps, dans une mémoire visuelle figée et naïve, qui est autant une trace de l’inconscient populaire qui l’habite qu’une volonté très déterminée de l’opacifier en le rendant insaisissable.

 

Joseph Moncure March, La Nuit d’Enfer, mis en images par Art Spiegleman, traduit de l’anglais par Gérard Guégan, éditions Flammarion, 23 €

Nouvelle édition augmentée et bilingue avec le storyboard et les carnets de travail inédits de Art Spiegelman.


R. G. (5 janvier 2009)


 



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