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« Qué Bazar »

par Jean-Christophe Menu


Fillols, Pyrénées-Orientales, 18 et 19 juillet 2009.

Entre 1997 et 2006 a eu lieu le Festival Plouc de Fillols. Un événement centré autour d'une certaine bande dessinée. Mais pas seulement. Ça non ! Pour tous ceux qui y ont participé, c'est un souvenir sans équivalent. Fillols est unique. Quand il y a trois ans, les organisateurs ont annoncé que le dixième serait le dernier, on n'y a cru qu'à moitié. Et de fait, après cette interruption, c'est un Festival à la fois dans la continuité et un peu différent qui renaît, sous le nom de « Qué Bazar ». Le nom était tout trouvé : à Fillols, c'est effectivement un sacré bazar. Un bazar de la meilleure sorte : raffiné autant qu'imprévisible, sans limites, sans garde-fou. Un Festival, ça ? Qu'on ne s'attende pas à y trouver Les Tuniques Bleues ou Lanfeust. Les « fans de bédé » peuvent s'abstenir du déplacement. Ils sont clairement déclarés indésirables. Car Fillols, c'est loin en plus. C'est le bout du monde. Un vrai cul-de-sac. D'ailleurs certains n'en reviennent jamais.

Revenons au début de l'histoire. Fillols est le village d'Alex Barbier. Un des individus les plus interlopes et sulfureux de la bande dessinée. Sorte d'accouplement monstrueux de Burroughs et de Bacon sur le terrain de la figuration narrative. Une des œuvres les plus fortes et les plus irréductibles qui ait été donnée à cette bande dessinée par ailleurs tellement souvent pathétique. Un des plus précurseurs aussi : Lycaons date quand même de 1979. Désormais édité par le Frémok (FRMK), éditeur indépendant né dans la mouvance du début des années 90, où il fait figure d'aîné terrible, Barbier a été intronisé « Pape de la bande dessinée » lors d'une de ces incroyables soirées semi-hallucinatoires sur la place de Fillols. Il siégeait sur un trône qui en était un vrai, je veux dire un chiotte ; il avait ses éternelles lunettes noires, son pétard décoloré plus de son âge, probablement l'un ou l'autre vêtement en panthère ou en résille, peut-être une robe, un boa, les souvenirs sont vagues. Il y avait du rose quelque part, je crois. Bon voilà, le pape c'est Alex Barbier.


Jean-Christophe Menu

Il y a aussi une papesse à Fillols, c'est Aline Barbier, la femme du premier. Comme il ne faut pas trop compter sur un pape lycanthrope et hydropathe pour organiser un Festival, c'est Aline qui dirige les opérations. Sans sa poigne de fer et sa capacité à être partout à la fois, il y a fort à parier que cette Grande Plouquerie n'aurait jamais tenu debout. D'ailleurs, à la base, c'est Aline qui est du pays. Mais Aline n'est pas seule : en fait c'est tout le village qui organise. Fillols est un village particulier. Il y a là une communauté d'esprit hors du commun. Tout le monde met la main à la pâte pour la fête. Car il n'y a pas que ce Festival-là : à Fillols il y a des fêtes sans arrêt, la « fête du village » en Août dure cinq jours, et elle est paraît-il, encore bien plus mémorable. Mais le Festival Plouc-Bazar, pour l'invité et le visiteur, est aussi avant tout une fête du village. L'invité, accueilli et logé par les habitants, que d'une année sur l'autre il apprend à mieux connaître, a donc affaire à tout sauf à l'un de ces Festivals sans feste aucun, où l'on crève d'ennui derrière un stand, à dédicacer comme un automate à des réplicants, avant le resto embarrassant et l'hôtel sinistre.

A Fillols, on partage une expérience humaine. La bande dessinée là-dedans devient complètement accessoire. Peu à peu, l'heureux invité régulier se rend compte que Fillols fait partie de sa vie. Outre les villageois, on retrouve là un noyau dur : l'équipe du Frémok, certains Requins-Marteaux, certains de L'Association, le Dernier Cri, Terrenoire, Frédéric Bézian, Willem et Médi Holtrop. Sans oublier Pascal Comelade ou le Général Alcazar, musiciens des villages alentour rituellement conviés à jouer, ou Mr d'Déé, Commandeur Requis de la Grande Gidouille, voisin également. Au fil des ans, Barbier a invité là tous ses anciens camarades du Square : Gébé, Masse, Vuillemin, Rochette (JM), Wolinski (George), Varenne (AleX), et même, lors de la première édition, Charlie Schlingo, qui semble avoir laissé un souvenir digne de lui (on parle d'une maison remplie de pisse. Il n'a pas été réinvité, ni réinventé, d'ailleurs).

Au bout de dix ans, Aline Barbier en a eu marre. L'édition exceptionnelle de 2006 devait enterrer le Festival Plouc. On a donc eu raison de ne croire qu'à moitié à cette fin. En 2009, « Qué Bazar » prend le relais du Festival Plouc. Aline a davantage délégué l'organisation au Frémok, colonne vertébrale de la programmation chaque année depuis le début. En plus, l'un des principaux fondateurs du Frémok, Vincent Fortemps, fait partie de ceux qui ne sont jamais revenus de Fillols : non seulement il y est resté mais il y a fondé une famille. Le Frémok a proposé pour changer une librairie éphémère dans la lignée des « Littératures Pirates ». Les stands de livres sont désormais derrière l'église, en plein air, et non plus dans la salle des fêtes. On ne sacrifiera pas à la dédicace cette année, et d'ailleurs la librairie est ouverte à toutes sortes de structures éditoriales : littérature, graphisme, politique se mêlent à la bande dessinée ; Agone, CQFD, le Dernier Cri, Terrenoire, le Lézard noir, les Requins-Marteaux, L'Association, le Frémok voisinent des stands où est proposé un très large panel de microédition de toute nature.


Jean-Christophe Menu

La salle des fêtes accueille cette année un atelier de linogravure. Thierry Van Hasselt, Eve Deluze et d'autres Frémokiens l'animent depuis le début de la semaine. Le public et surtout les enfants apprennent à graver une lino et découvrent le résultat magiquement imprimé à la presse à manivelle. Il y a un thème : les monstres. Les gosses s'inspirent de figurines de monstres ou de dinosaures en plastique, et de scènes de Plan 9 from outer space qui est projeté sur un ordinateur. Les résultats sont magnifiques. Si vous voulez de l'art, demandez à des mômes de dessiner des monstres.

On imprime les linos sur du papier fabriqué sur place. L'atelier papier est devant la salle des fêtes. Les seaux de matières douteuses, les cadres en bois et finement tamisés sont manipulés au-dessus d'une série de bassines. Marion nous apprend que tous les ingrédients sont bio, notamment le crottin de cheval. Mais, dit-elle, il y a plein d'enfants qui ne peuvent pas participer à la fabrication du papier au crottin de cheval parce qu'ils ne sont pas vaccinés contre le tétanos. Tiens, moi non plus. Plus loin, un groupe de jeunes punks suisses anime un atelier de sérigraphie. Ils étaient aussi aux 20 ans de la Fanzinothèque de Poitiers, il y a deux mois. William me donne un exemplaire des fanzines collectifs qui avaient été faits à ce moment-là.

Il commence à y avoir foule pour les concerts du samedi soir. Le premier groupe a ceci de particulier que le chanteur est trisomique. Il beugle une espèce de rap dans une langue imaginaire et il fait ça très bien. Il s'agit de Richard Bawin qui a travaillé avec Thierry Van Hasselt dans le livre Match de Catch à Vielsalm. Ce livre du Frémok publie les travaux que les auteurs ont réalisés à Vielsalm, centre spécialisé en Belgique, avec des handicapés mentaux, biologiques ou accidentés. Richard Bawin, trisomique, fait de la gravure, chante, et impose le respect. La soirée se poursuit avec les Monty-Picon, un nom un peu con (je suppose qu'ils tournent avec les Stanley Kubi) mais cette fanfare punk de Rennes contribue à mettre la bonne ambiance. Comme toujours à Fillols, la soirée se poursuit tard, souvent jusqu'à l'aube, et pas toujours en très bon état pour certains, comme on va le voir. Parmi les buveurs et les fumeurs, n'ayant pas besoin de refaire le monde puisqu'il se refait là tout seul, passe une silhouette de squelette qui ne surprend personne : c'est Démoniak lui-même. Mais sur la place de Fillols, ce serait la faucheuse en personne que tout le monde s'en ficherait.

Dimanche matin, donc midi : brunch sur la place du village. Pakito Bolino a un sparadrap et une grosse entaille sur le crâne. Durant la soirée, un gang de trois filles quelque peu éméchées a voulu lui mettre du rouge à lèvres de force et il s'est ouvert la tête contre une table en se débattant. Les témoins ont dit qu'il y avait du sang partout. Pakito avait commencé la soirée en tenant des propos d'une mysoginerie désarmante, je me demande dans quelle disposition vis-à-vis de la gent féminine il l'aura terminée. Au brunch, le gang de filles en question rase un peu les murs (oui, oui je sais très bien qui c'est).

L'après-midi, les jeux ploucs se déploient dans le village. Une tradition de l'ancien festival. Parmi les attractions les plus remarquables, on peut citer la « Gallina que Caga », en catalan « la poule qui chie ». Le public est invité à miser un numéro parmi ceux inscrits dans les cases d'une grande planche. La poule est déposée sur la planche aux cases numérotées. Immanquablement, la poule chie. Le numéro qui a récupéré la merde a gagné. C'est Axel qui organise ces réjouissances. Je ne l'ai pas vu hypnotiser les poules cette année, il fait pourtant ça très bien aussi. Il a inauguré une nouvelle attraction, la « catapultartistique » (voir dessin). Plus loin, on souffle à la sarbacane dans des saucisses tournant sur une roue. A moins que ce ne fut du boudin. Un peu partout, des gens déguisés bizarrement évoluent dans les rues. Logiquement, à ce stade de la Fillolisation, on perd définitivement la notion de réalité.


Jean-Christophe Menu

Moi, je travaille un peu. Je dessine, je fais une dédicace (à un gamin qui y tenait vraiment, sur la Topographie), je grave un Plésiosaure en lino (c'est rigolo, la dernière fois que j'ai fait une gravure, c'était au premier Autarcic Comix, à la Glacerie de Bruxelles, il y a. hum, quinze ans.) Thierry Van Hasselt m'imprime mon exemplaire sur papier au crottin de cheval. Je suis très content. Et puis sur la place, les dessinateurs présents s'acquittent chacun d'un dessin qui formera l'un des lots de la tombola. Il faut remplir un format raisin, c'est beaucoup trop grand pour moi. J'y vais au large pinceau comme Barbier, Fortemps et Jean-Long. A côté de moi, Florent Ruppert (qui a débarqué en stop) remplit sa feuille raisin au rotring 0,2. Je me suis encore fait avoir : il m'a posé une série de questions, j'ai répondu innocemment et le dialogue se retrouve écrit sur le lot de tombola, dans une arborescence de phylactères typique de Ruppert & Mulot. Et me voilà pris à reparler pour la 144e fois de ce putain de space cake de Fillols, mais ceci est une autre histoire. D'ailleurs, je voulais faire des croquis en vue de dessiner cette histoire dans le Lockgroove 3, qu'on en finisse, que j'arrête de la raconter ! Ceci dit, je ne suis pas le seul à m'en souvenir, ici.

Le défilé insolite, clou des attractions du dimanche, est une autre tradition de Fillols. La place du village est transformée en estrade. Aline présente l'événement (Aline, censée être en retrait cette année, a vite repris les rênes de l'organisation quand elle a constaté le samedi midi que le vin n'était pas encore sur les tables alors que les groupes devaient faire leur balance une heure et demie plus tard. Du coup Aline a tout fait comme avant). Le défilé est ouvert à toutes et à tous, il suffit d'avoir un costume de bric et de broc pour participer. Des tous petits enfants costumés par leurs mères défilent, puis des filles (car Fillols est plein à craquer de jolies filles) (mais c'est fou ce qu'elles font comme enfants). La plupart des costumes sont faits de récup : l'une est en paquets de tabac, une autre en robe de papier faite avec des pages du Canard Enchaîné. Gaëlle est entourée de ce grillage en plastique orange qu'on trouve sur les chantiers, Marie-Paule est en pots de yaourt, Laura ne porte que des cintres ou presque. Ça a l'air tout con, dit comme ça, voire plouc, mais à Fillols, au pied du Canigou, avec la belle lumière couchante d'un soir de juillet, ça redonne espoir en l'humanité, impossible d'expliquer mieux.

Place au concert. Pascal Comelade n'a malheureusement pas pu venir pour cause de deuil. Le Général Alcazar qui devait l'accompagner sera donc en vedette à faire ses propres chansons. Mais auparavant, Alex Barbier interprétera quatre de ses reprises de chansons réalistes (En maison, Le Pont noir, Les Vieux messieurs, Ce n'est pas toujours drôle). Un disque existe. Alex n'était pas en robe, mais en forme. Le Général aussi. J'aime sa chanson L'Homme aux oreilles d'argent. Puis tout le village va dîner, sous le préau de l'école, un gargantuesque et excellent couscous. Les cuisiniers sont ovationnés, puis c'est le tour d'Aline, que Jean-Claude (connu pour filmer chaque moment des festivals successifs et pour vouloir encarter tout le monde au PC) met sur ses épaules et fait trotter ainsi un moment. Aux sympathiques apostrophes « à poil » de l'assemblée (que son « mari » est le premier à exhorter), Aline a la meilleure réponse : un début de striptease interrompu et frustrant.

Après diverses tergiversations, la projection du film que tout le monde attend n'aura finalement pas lieu sur la place, mais sous le préau, là où tout le monde se trouve déjà. L'installation prend un certain temps. Le film est de Lionel Tran et Pakito Bolino, et a pour titre J'en ai marre de la BD.  C'est un précieux documentaire tourné lors du précédent Festival de Fillols, le dernier de 2006. Les protagonistes se sachant figurer dans ce film appréhendent tous le moment avec angoisse. De fait, ce document est redoutable, stupéfiant et édifiant. Le personnage principal en est un Vincent Fortemps qui passe par tous les stades de la possession. Entre divers délires, psalmodies et glossolalies, il répète à l'envi la phrase qui donne son titre au film : « J'en ai marre de la BD ! » Le film se clôt par une procession païenne dans la montagne du Coucouyou qui surplombe Fillols : le Frémok en tenue d'apparat et quelques autres individus équivoques accompagnent Vincent Fortemps qui va, au cours d'un rituel improvisé, y enterrer le placenta de son fils Emile (né trois semaines plus tôt), placenta soigneusement conservé au frigo entretemps, dans un sac plastique de type Leader Price. Un grand moment de cinéma.

Le film montre curieusement des moments qui se sont reproduits à l'identique lors de ce Festival 2009. Aline faisant un appel au micro parce que quelqu'un a perdu les clés de la Salle des Fêtes. Le Général et le Pape en concert. Les mêmes personnes que celles ici présentes, ou presque, déambulant dans les ruelles du village. Médi Holtrop titubant sur l'écran peu avant que Médi Holtrop dans la salle ne se lève et s'affale curieusement par terre. On a la bizarre impression de voir un film sur le week-end qu'on est en train de vivre. On rêve.


Jean-Christophe Menu

Après avoir quitté ce rêve pour dormir un peu, j'émerge à 8 h, il reste sur la place quelques zombies ne s'étant pas couchés. Alors que je touille mon double sur la terrasse de chez Maguy et Claude, l'un de ces survivants entame une polémique avec moi, sans me connaître. Il s'avère qu'il trouve la programmation du Festival un peu « élitiste ». Il pense qu'Alex Barbier n'invite que ses « potes » et que ça pourrait être moins « sectaire ». Hum. J'essaie de lui dire qu'à Fillols, grâce à Barbier, on a pu voir les meilleurs. Ce gros mot le fait sursauter de dégoût. Je crois comprendre qu'il n'aime pas l'idée que certains aient plus de talent que d'autres. Il doit faire partie de ceux qui pensent que tous les artistes sont égaux dès qu'ils s'autoproclament comme tels. Il a peut-être raison, mais je lui explique que je reçois vingt manuscrits par semaine et qu'à mon sens c'est presque toujours de la merde. Il est horrifié, et conforté dans son idée : je suis au moins aussi sectaire qu'Alex Barbier. Ouf ! Marie-Paule arrive et klaxonne : elle va me reconduire à Perpignan. Avec le gars, on se quitte pas d'accord mais contents d'avoir causé quand même. Quant à Fillols, on le quitte toujours régénéré et illuminé, heureux de savoir qu'il existe quelque part un pareil bazar.


J.-C. M. (24 juillet 2009)