Winshluss, alias Vincent Paronnaud, adapte le conte de Carlo Collodi. A sa manière : cynique, silencieux et bizarrement sensible. En un mot : sidérant.
Quand Pinocchio ment, son nez ne s'allonge pas. Mais il devient lance-flamme quand on lui touche. En réalité, le Pinocchio de Winshluss ne ment pas. Pas plus qu'il ne pense ni ne veut, en bien ou en mal : Pinocchio est un robot, construit par Gepetto, « inventeur diplômé » et avide. Il le rêve en arme ultime. Alors que Jiminy Cafard s'installe dans le corps de l'enfant machine, la femme du créateur se sert du nez comme godemichet. Elle meurt brûlée, Pinocchio fuit, Gepetto le poursuit... Et Jiminy continue à le squatter comme une vulgaire piaule. Ainsi commence le conte de Carlo Collodi, revu et corrigé par Winshluss.
Ce début n'étonnera pas les familiers de Winshluss, de ses bandes-dessinées déjantées et de Ferraille illustré, dont il était, avec son acolyte Cizo, co-rédacteur en chef. Il pourrait par contre surprendre les amateurs de Persépolis, film d'animation qu'il a réalisé avec Marjane Satrapi sous son vrai nom : Vincent Paronnaud. C'est d'ailleurs pour se consacrer à ce film qu'il avait mis entre-parenthèse son Pinocchio, pré-publié partiellement dans Ferraille illustré. Le voilà enfin, entier, édité par Les Requins Marteaux et sélectionné pour Angoulême.
Une sélection amplement méritée. Tex Avery cruel ou Walt Disney cru, Winshluss peuple ses presque deux cents pages de trouvailles à double tranchant. Pingouin kamikaze, clown führer, clodo fou de Dieu, sept nains violeurs, poisson godzilla. Dans un entrelacs de récits, tous croisent Pinocchio, cette coquille vide aux yeux ronds. Il se laisse embarquer, malmener, mais corrompre ou détruire, jamais. C'est là le privilège d'un sans-cœur plongé en un univers impitoyable, tenant moins de Dallas que d'une Amérique post-crach mâtinée d'Europe fasciste. Les « gags » en plus.
C'est un troublant équilibre qu'atteint cette bande-dessinée, entre imagination débridée et atmosphère pesante. Sans sourciller, on y passe des planches majoritairement muettes, découpées, dessinées et colorisées à la perfection aux interludes crayonnés de Jimmy Cafard, squatteur patenté et écrivain pochtron. On les attend même, comme une respiration. Plus dure sera la chute. Avec Winshluss, les happy-end durent peu, ou leurrent beaucoup. Pourtant, en refermant le livre, c'est l'émerveillement qui l'emporte : celui d'avoir rencontré un grand auteur.
Ultime ironie de ce Pinocchio amoral, les Requins Marteaux vont en sortir une figurine (1). « Il faut le voir comme un pied de nez de la bande-dessinée underground aux icônes franco-belge », expliquent-ils. Nulle ambition de marché donc, mais un heureux hasard : c'est un artisan, passionné par le travail de Winshluss, qui leur a spontanément proposé ses talents. Bientôt, ce Gepetto désintéressé donnera naissance à 250 Pinocchio. Manufacturés en résine, ils ne risqueront pas, contrairement à leur grand frère, de vous allumer le portrait. L'option lance-flamme n'a pas été retenue.
Pinocchio, de Winshluss, couleurs de Cizo, Les Requins Marteaux, collection « Ferraille », 194 pages, 30 €
(1) Pour plus de renseignements sur la bande-dessinée ou la figurine : www.lesrequinsmarteaux.org
M. D. (27 novembre 2008)









