Les éditions Çà et Là rééditent les non-aventures d'Harvey Pekar, tandis que les éditions Cambourakis nous font découvrir le très nihiliste Ivan Brunetti. Deux auteurs américains qui vomissent leur vie médiocre, leurs haines et angoisses.
Sociopathes et intellos, Harvey Pekar et Ivan Brunetti en pincent tous deux pour l'autobiographie et, dans les débuts, l'autoédition. Si le premier a commencé dans les années 1970 et le second vingt ans après, un même refus se dégage de leurs comics. Nulle geste héroïque ou récit flamboyant, leur quotidien est morne, leur boulot alimentaire, leurs amours handicapées ou frustrantes. Cette « american way of life » aurait pu assommer, n'eût été la hargne des auteurs, étouffante, enragée, leur humour grinçant, à s'en casser les dents, ou à en mordre. Méchantes, aigries, pertinentes et bavardes, American Splendor et Misery loves comedy sont tout sauf insipides. La bande dessinée peut décidément métamorphoser le réel.
Connu et reconnu, adapté au théâtre puis au cinéma en 2003, American Splendor est l'œuvre d'un scénariste, Harvey Pekar, qui convint, et convie, plusieurs dessinateurs à illustrer sa vie, ses pensées. Le tome 1 de l'anthologie permet de voir les astuces plus ou moins réussies de chacun, contraint de mettre en case dialogues et longs monologues. Parmi eux, le célébrissime Crumb sort clairement du lot. Loin du réalisme ou de l'artifice, il dépouille l'univers d'Harvey, isole l'anti-héros, là où d'autres (tels Budgett et Dumm) le place en de bien maladroites — et pénibles — parties de basket-ball, comme si le rebond d'une balle pouvait un temps alléger un récit prégnant. Colérique, le personnage de Pekar conte aussi bien ses aventures amoureuses décevantes, ses collègues horripilants, qu'une lettre de Kissinger ou les tocades d'une marginale, s'échappant ainsi du seul ressassement et autorisant le lecteur à en faire autant.
Ivan Brunetti, lui, ressasse en boucle. Feuilleter son recueil, et c'est déjà être agressé : les dessins sont saturés de noir et de textes (parfois minuscules), les corps de sécrétions et la pensée d'un nihilisme forcené. « L'optimisme est le dernier refuge du condamné, assène Brunetti sous sa douche, avant d'y découvrir un insecte. La maniaco-dépression est un degré supérieur de l'existence. » Mais la mélodie du malheur fait mouche, le déferlement de violence laisse sans voix et le rire naît de la sidération. Dans Et j'ai élaboré des scénarios de torture pour chacun d'eux, Brunetti dépèce avec un sécateur rouillé, arrose d'acide, coupe bras et jambe, défonce le rectum bourré de kérosène avec un lance-flammes des « camarades » qui le martyrisaient petit, tout en se branlant sec. Dieu taille des pipes, Papa fait le tapin, 1784 choses qui me font vomir (dont en n°2 les comics strips « horriblement mignons et simplement pas drôles »), cases, strips ou nouvelles, tout est à l'avenant, horriblement drôles et simplement terribles.
![]() Ivan Brunetti, Misery loves Comedy, éditions Cambourakis | ![]() Harvey Pekar, Anthologie American Splendor, volume 1, éditions Çà et Là |
Ivan Brunetti, Misery loves Comedy, traduit de l'anglais pas Jérôme Schmidt, éditions Cambourakis, 23 €
scénario d'Harvey Pekar, dessins de Kevin Brown, Greg Budgett, Robert Crumb, Gary Dumm et Gerry Shamray, Anthologie American Splendor, volume 1, traduit de l'anglais par Jean-Paul Jennequin, éditions Çà et Là, 192 pages, 19 €
M. D. (1er décembre 2009)









