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Au cœur de la vente du siècle

par Christian Caujolle et Cyril Thomas


De nuit, éclairée, la verrière du Grand Palais est plus magique que jamais quand les structures métalliques peintes en vert tissent un délicat nid renversé au dessus du visiteur. Lors de la dernière manifestation nocturne Alain Fleischer l’avait escamotée pour nous inviter au grand bonheur des projections de « Dans la nuit, des images ». On la retrouve, impériale pour l’exposition de la collection réunie par Pierre Bergé et Yves Saint-Laurent en prélude à la vente qui aura lieu sur place du 23 au 25 février et, même si l’ensemble proposé est impressionnant, il est difficile de ne point lever les yeux.

A moins que, comme le premier soir de « visite privée », après avoir fait la queue comme lors des vernissages à invitations pléthoriques qui semblent être devenues une des caractéristiques du lieu, on ne se borne à suivre le troupeau qui, suivant sagement le sens de la visite, s’extasie, se pâme, se montre, se rencontre, se voit davantage qu’il ne regarde ou voit. Il faut dire que, de façon assez amusante, la foule était fort composite où les mondains et mondaines, les couples de toutes obédiences, des journalistes et des étudiants, des jeunes gens de bonne famille, des dames en Saint Laurent, d’anciennes mannequines et quelques actuelles, des collaboratrices et égéries du couturier cohabitaient avec des marchands, des galeristes, des amateurs, des collectionneurs et des directeurs, présents, passés voire à venir de musées et institutions culturelles. Aucune hystérie genre entrée des défilés de mode, même si, malgré l’immensité du lieu, il n’y avait pas place pour tous et si, à certains endroits, on se souvenait du métro de Mexico aux heures de pointe. En beaucoup, beaucoup plus élégant, bien sûr.

Il s’agit d’une exposition au sens où il s’agit de mettre en scène les objets. Pas au sens où on l’entend à l’Hôtel Drouot. Une exposition avec scénographie, circulation, couloirs ou passages agrémentés de détails d’objets en caissons lumineux qui font tout de même un peu « cheap » et beaucoup foire exposition, moquettes, « salons » aux noms cultivés, vitrines et éclairages bien travaillés, accrochage judicieux. Cela tient, après l’entrée théâtralisant dans une rotonde de tissus plissé servant d’écrin au Minotaure qui accueille le visiteur, du salon des antiquaires luxueux. Et l’on y éprouve, dans cette atmosphère chaude qui baigne l’ensemble, le plaisir de découvrir les objets (lorsque l’on a la chance de pouvoir s’en approcher et de pouvoir s’arrêter sans subir les foudres de ceux qui suivent ou des employés qui tentent d’éviter les bouchons), de les frôler, de les aimer le temps d’une visite avec la certitude que l’on est en train de se construire des souvenirs. De beaux souvenirs, souvent, d’autres plus indigestes.

Judicieusement, l’exposition ne respecte pas l’ordre du catalogue et ne fait donc pas défiler les lots tels qu’ils seront vendus. Sans reconstituer les espaces ni les agencements des deux appartements d’où proviennent tous les objets, la mise en scène les évoque. De fait, elle les rend plus lisibles, plus clairs qu’ils n’étaient dans l’aménagement effectif de la rue de Babylone ou de la rue Bonaparte. Elle les individualise, sauf lorsque des ensembles sont reconstitués (bronzes, objets décoratifs, ivoires). Mais l’argenterie ne se trouve pas dans le même espace que la salle à manger. On se demande, d’ailleurs, dans quelle pièce on aurait aimé rester. Pas dans la salle à manger rococo en tout cas, plutôt dans une chambre meublée de lignes pures, avec deux tables de nuit parfaites, d’un calme raffiné qui contraste avec la pléthore de camées et objets, finalement étouffants qui vous donnent envie d’aller vous recueillir devant le bouddha qui, au bout du couloir, semble prêt à vous sauver de sa sérénité et de sa beauté

Tous les objets, même ceux pour lesquels on doit avouer son ignorance, sont singuliers et rien ne porte à mettre en doute l’avis des spécialistes qui les décrivent tous comme exceptionnels dans leur domaine. L’exposition devient alors, pour peu que l’on la prenne à rebrousse-poil et qu’on la visite deux fois, une excellente occasion de se laisser aller à ses penchants naturels et à se laisser ensorceler. On se dit tout de même, bien souvent, que si l’on avait la chance de pouvoir emporter quelques peintures qui titillent l’âme, on aimerait bien changer les cadres. Il ne reste plus, en sachant qu’il faut vraiment se limiter, qu’à se laisser faire.

Les deux têtes chinoises de la fontaine zodiacale font oublier tous les autres bronzes, même si l’on peut vraiment aimer un petit chien de Pompon. La « Tauromachie » de Toulouse-Lautrec et les Juan Gris sont inoubliables. Il ne faut rien changer à la pureté du mur où dialoguent le papier découpé de Matisse et les Mondrian, tous les Fernand Léger sont indiscutables, les meubles en marqueterie de paille de Jean-Michel Frank resplendissent et permettent facilement d’oublier les Lalanne, tous les Lalanne.

La Jeune femme nourrissant son perroquet de Pieter de Hooch pourrait rejoindre le Louvre avec le Portrait De Don Luis Maria de Cistué (peint par Goya) que Pierre Bergé a généreusement offert, tout comme il vient de le faire pour Orsay avec la tapisserie d'Edward Coley Burne-Jones, une Adoration des Rois Mages dont on a le droit de ne pas comprendre qu’elle soit estimée entre 600 000 et 900 000 €. Des tabourets de Jean Dunand ou de Pierre Legrain font envie. Près du piano mécanique, une petite coupe sur pied de Jean Dunand, avec son motif d’animaux enlacés et sa belle couleur d’un gris profond est d’une délicatesse rare. Elle est estimée 3 000 à 4 000 €. On peut rêver.

 

A lire également Ecce Pulchra ! La vente du siècle, par Christian Caujolle

 

Exposition-vente de la Collection Yves saint Laurent-Pierre Bergé
Du 21 au 25 février 2009
Nef du Grand Palais, avenue Winston Churchill - 75008 Paris

Exposition le 21 et 22 février, de 9 h à minuit et le 23 février de 9 h à 13 h
En accès libre

Guide d'exposition Collection Yves Saint Laurent et Pierre Bergé, Christie's, 2009, 111 pages, 20 €

Robert Murphy, Les paradis secrets d'Yves Saint Laurent et de Pierre Bergé, Albin Michel, 2009, 280 pages, 70 €

Pierre Passebon, Jacques Grange, Editions du Regard, 2008, 250 pages, 79 €.


C. C. & C. T. (21 février 2009)


 




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