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L’enquête artnet sur le marché de la photo en partenariat avec Polka, le magazine du photojournalisme

LA PHOTOGRAPHIE EST-ELLE UN BON ÉLIXIR ANTI-CRISE ?
par Alain Dreyfus & Romaric Gergorin

Dans un contexte économique proche du désastre, le marché de la photo pourrait paradoxalement tirer son épingle du jeu. Voici comment et pourquoi.

 

Jeffrey Silverthorne : Self-portrait with Rachel. A Document of Expectations, 2006

Jeffrey Silverthorne
Self-portrait with Rachel. A Document of Expectations, 2006, Susanna and the Elders
Tirage argentique numérique
30 x 45 cm
Edition de 25
3 500 euros
© Jeffrey Silverthorne / Galerie VU'

Les années 80, où la photographie était considérée comme une pratique mineure, essentiellement documentaire à l’exception de quelques grands noms, sont à présent renvoyées à la préhistoire. Depuis le début de notre siècle, ce medium s’est imposé comme un art majeur avec un nombre de créateurs exponentiel et un marché de plus en plus dynamique, divers et florissant. Paris Photo a quitté le petit Carrousel du Louvre pour prendre ses aises sous l’immense verrière du Grand Palais. Devenue l’une des plus grandes foires planétaire dans son domaine, attirant des collectionneurs du monde entier, elle a engendré, à l’image de la FIAC, ses salons satellites (Fotover, Photofair, Cutlog Photo) et engrangé une fois de plus des records, tant en termes de fréquentation que de ventes. Quelles sont les raisons du succès croissant du marché de la photo ? Et surtout, se confirmera-t-il l’an prochain ?

La prévision, un genre lui aussi en pleine forme — les doctes économistes et autres gourous des agences de notation le savent bien — est un exercice casse-gueule. Il est systématiquement mis à mal par des faits qui prennent un malin plaisir à déjouer les plus savants calculs, sans pour le moins du monde ébranler les certitudes des cyber-prophètes, qui, tout comme les médecins de Molière sous leurs chapeaux pointus, ne tarissent pas d’éloges sur eux–mêmes et se félicitent encore de l’efficacité de leurs potions devant le cadavre du malade. Mais pour la photo, ont peut se risquer à moindre frais à des pronostics, puisqu’ils reposent, eux, sur des critères nettement moins nébuleux. 2012 devrait sous toute vraisemblance être un cru exceptionnel. Pour plusieurs raisons.

À l’heure où l’art contemporain devient de plus en plus dématérialisé et donc tributaire de la commande publique et des grandes collections privées (comment vendre une performance à un particulier ?), la photo est un objet concret qui peut passer de mains en mains, et, qui plus est se stocke et se transporte facilement. À l’instar des œuvres des grands maîtres, des trésors d’orfèvrerie et du mobilier signé, dont les prix sont devenus inaccessibles au commun des mortels, la photographie jouit et continuera à jouir d’un statut de valeur-refuge, bienvenue par les temps qui courent (nettement plus vite que nous). Et pas uniquement pour les grandes fortunes, à même de débourser, comme le 8 novembre dernier chez Christie’s New York, qui a enregistré coup sur coup deux records du monde, quelques 4,338 millions de dollars pour une épreuve d’Andréas Gursky (Rhein II), ou, le 11 mai de la même année dans la même antenne Christie’s de la Grosse pomme, 3,890 millions de dollars pour un autoportrait de Cindy Sherman. Ou encore, restons Français, capable d’acquérir Derrière la gare Saint Lazare (1932, tiré en 1946), d’Henri Cartier-Bresson (1908-2004) qui a pulvérisé post mortem, après une âpre bataille téléphonique, son record personnel en atteignant sous le marteau 433 000 euros. Nous reviendrons plus loin en détail sur ces sommets, puisqu’ils ont le mérite d’avoir un effet de levier et de tirer vers le haut l’ensemble du marché. Car contrairement à beaucoup d’autres domaines, le secteur de la photo fourmille encore de belles opportunités pour des collectionneurs et les amateurs à la bourse nettement plus modeste. Un exemple ? Inutile de chercher bien loin : si l’on consulte le précédent numéro de Polka, on constatera que la photo africaine, qui déborde d’artistes de grand talent, est encore manifestement sous-cotée. Ce cas de figure n’est pas unique, et les acheteurs trop timorés pour acquérir, même à bas prix, des œuvres d’artistes encore peu connus, risquent fort dans quelques années de s’en mordre les doigts.

Les propos recueillis auprès d’exposants de Paris Photo pourraient servir de sésame à ceux qui voudraient, par passion et intérêt bien compris (ce n’est pas incompatible), se constituer une collection. Pour Gillou le Gruiec, de la galerie parisienne Vu, « les ventes record comme celles de Gursky rassurent les grands collectionneurs qui calquent leurs achats sur ceux l’art contemporain, dont le photographe allemand est proche. Mais ces chiffres spectaculaires éloignent de la réalité du marché. Chez Vu, à des tarifs encore accessibles, nous vendons très bien des artistes comme Michael Ackerman. Je crois aussi beaucoup en Jeffrey Silverthorne, qui est encore méconnu en France, car il ne s’est jamais préoccupé de sa notoriété. Ses photos se vendent pour le moment entre 2 000 et 7 000 euros, mais je suis persuadé qu’il va acquérir une place considérable dans les années à venir. » Pour Daniel Blochwitz, de la Edwynn Houk Gallery (Zürich et New York) « En terme de ventes, Paris Photo a été une excellente cuvée, malgré, ou même en raison du contexte économique chaotique. Nous avons vendu toutes sortes d’œuvres, des tirages vintage aux photographies contemporaines dans une fourchette de prix allant de 5 000 à 40 000 dollars. La photographie est de plus en plus perçue comme un actif qui non seulement a de la valeur, mais qui offre également immédiatement un plaisir esthétique et intellectuel. Il y a un nombre impressionnant de photographes émergents, tels que Sissi Farassat, Sebastiaan Bremer ou Alex Guofeng Cao, ainsi que des auteurs historiques, tels qu’August Sander, Herb Ritts ou Joel Meyerowitz, que les aficionados peuvent découvrir et redécouvrir. L’attrait pour les grandes œuvres s’est manifesté cette année à travers d’excellentes expositions dans les musées et galeries ainsi que les foires d’art et ventes aux enchères, et on peut dire sans crainte que cette tendance persistera en 2012 et au-delà. »

Du côté des maisons de vente, Christie’s France a clos en beauté la saison 2011. Les 11 et 12 novembre dernier, trois dispersions (dont celle de la fondation Cartier Bresson évoquée plus haut), a généré un chiffre d’affaires global de 5,913 millions d’euros. Outre la collection Cartier-Bresson (100 photos qui ont atteint un total de 2,086 millions d’euros), on note également la belle performance de l’américain Irving Penn, dont un lot de 51 épreuves, estimé à 1,6 million d’euros en fourchette haute, à largement franchi la barre pour atteindre 2,108 millions d’euros. Pour la petite histoire (comme souvent liée à une plus grande) François-Marie Banier, héros malgré lui de l’affaire Bettencourt, a trouvé preneur (en l’occurrence un collectionneur américain), pour un très grand format, La chambre de Picasso à Vauvenargues, (2007), pour la somme tout de même coquette de 67 000 euros.

Avec un résultat global de près de 1,9 million d’euros pour sa dernière vente en novembre, on affiche aussi satisfaction et optimisme chez Sotheby’s France. Faut-il s’en réjouir ? Toujours est-il que le record de la vente a été atteint par Leni Riefenstahl, la photographe préférée d’Adolf Hitler, avec un portfolio sur les jeux Olympiques de Berlin de 1936, exaltant la supériorité des athlètes aryens sur ceux du reste du monde. Le lot a été adjugé 180 750 euros. On ne connaît pas (et on ne préfère pas connaître), l’identité de l’acheteur.

Enfin, artnet fait le bilan de ses ventes sur artnet Auctions et se réjouit de se positionner en 5e place mondiale des plus gros vendeurs de photographies aux enchères avec un total de 4 994 867 $.

Il faut attendre encore un peu pour savoir si la progression du marché de la chambre noire va poursuivre sa course ascendante. Les dates des grandes ventes, à New York, Londres et Paris auront lieu au printemps. D’ici là, on croise les doigts pour que la crise ne dessine pas un scénario aussi dépressif qu’apocalyptique. Mais pour l’instant, il n’y a pas photo, le secteur a le vent en poupe.


A. D. & R. G. (19 janvier 2012)


 




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