Search the whole artnet database
 
Suivez-nous et partagez suivre artnet sur Facebook suivre artnet sur Twitter

 













Le marché de l’art s’ouvre lentement aux nouvelles générations de photographes africains.

PHOTO AFRICAINE : NAISSANCE D’UN MARCHÉ
par Alain Dreyfus

L’édition 2011 de Paris-Photo, en collaboration avec les Rencontres de Bamako, fait un focus sur les photographes africains. Mais qu’en est-il de leur place sur le marché de la photographie et de l’art en général ?

 

Seydou Keita : Le Père et l'Enfant, 1949-1951 - Tirage argentique 1998, signé - Adjugé 6000 euros - Vente Me Le Mouël, Mme Esders, Paris, Drouot, 5 mai 2010 (lot 231)

Seydou Keita
Le Père et l'Enfant, 1949-1951
Tirage argentique 1998, signé
Adjugé 6000 euros
Vente Me Le Mouël, Mme Esders, Paris, Drouot, 5 mai 2010 (lot 231)

David Goldblatt : Saturday afternoon in Sunward Park, Boksburg, April, 1979 © David Goldblatt – courtesy Goodman Gallery Jean Depara : Les cowboys du quartier Citas, 1958 – 50 x 60 cm © Depara – courtesy André Magnin Samuel Fosso : Le Chef qui a vendu l'Afrique aux colons, 2005 © Samuel Fosso – courtesy Yann Le Mouël / Viviane Esders Seydou Keita : Untitled, 1959 - 60 x 50 cm © Keïta / IPM et courtesy Fifty One Fine Art Photography Seydou Keita : Homme au Scooter, 1952-1955 - Tirage argentique 1998, signé - Adjugé 2800 euros - Vente Me Le Mouël, Mme Esders, Paris, Drouot, 5 mai 2010 (lot 227) Malick Sidibé : Nuit de Noël, 1963 – 50 × 60 cm - © Malick Sidibé - courtesy Galerie du jour Agnes b. Seydou Keita : Le Père et le Fils, 1952-1955 - Tirage argentique 1998, signé - Adjugé 3000 euros - Vente Me Le Mouël, Mme Esders, Paris, Drouot, 5 mai 2010 (lot 232) Malick Sidibé : Les apprentis fumeurs, 1974 © Malick Sidibé - courtesy galerie des arts derniers Malick Sidibé : Vue de dos, 1999 © Malick Sidibé - courtesy galerie des arts derniers

Le saviez-vous ? Certains marchands ont déjà leur « boîte Afrique »… Au-delà d’un mauvais jeu de mot qui rappelle les tirelires et autres cassettes à espèces sonnantes et trébuchantes, il s’agit de coffrets contenant des photos dites vernaculaires, pour la plupart anonymes et qui toutes concernent le Continent noir.

Fabien Breuvart, spécialiste de la photo anonyme, qui tient boutique dans le marché des Enfants rouges du IIIe arrondissement de Paris, est en possession de centaines de clichés, certains anciens, d’autres moins, qui suscitent l’intérêt et la convoitise d’un nombre croissant de collectionneurs. On trouve de tout dans ces boîtes : aussi bien des snapshots réalisés par les touristes et les coloniaux des années cinquante et soixante, que des clichés, plus rares, réalisés par les habitants eux-mêmes.« Ces photos vintage commencent à être très recherchées et s’échangent à des tarifs substantiels » dit Olivier Sultan, un des seuls spécialistes à Paris, avec sa galerie « Arts derniers », de la photo africaine. Il représente, entre autres, en France les intérêts et l’œuvre d’un des artistes africains les plus connus, le malien Malick Sidibé, 75 ans, qui a accédé à la notoriété en 2007 en emportant le Lion d’or de la Biennale de Venise.

Grand portraitiste, Malick Sidibé résume à lui seul toute la spécificité de la photo africaine, même si celle-ci est à présent d’une très grande diversité. Pour Olivier Sultan, le portrait en Afrique a une signification très particulière. Particulière comment ? « Contrairement à la pose occidentale qui privilégie le paraître et une certaine sophistication de l’image, le photographié africain se présente de manière beaucoup plus investie » explique Olivier Sultan, qui a analysé de près le rôle et la fonction du photographe en Afrique. « Il est choisi, dit-il, pour ses qualités de médiateur, d’interprète social, d’intercesseur qui en font plus qu’un habile technicien : un fabricant d’icônes. Malick Sidibé ou Seydou Keita (aujourd’hui décédé, NDLR), conseillent leurs modèles sur l’habillement, le décor, la pose, et discutent longuement avant de prendre le cliché. Leurs chroniques sont celles d’un présent universel : ce sont souvent des visages « masques » qui seront transmis aux générations futures. Ici, pas de spontanéité, mais le rituel de la pose. Le prix de la séance est assez élevé, et il s’agit souvent du premier portrait. Le photographe doit souligner la position sociale du modèle, et introduire par son style cette part de rêve, de fantaisie constitutive de son écriture. Les accessoires (lunettes, montre, téléphone, radio, chaussures, cigarette, chapeau, mobylette) ont une très grande importance : il s’agit sans doute moins de montrer ce qu’on est, mais de montrer ce que l’on est prêts à devenir. Le portrait doit être compris une fabrication rituelle condensée de la réalité, de l’image sociale ». Toutes choses qui donnent aux œuvres réalisées une puissance et un charme particuliers.

Malick Sidibé, qui a accédé tardivement au statut d’artiste contemporain, est tout à fait conscient que son travail est avant tout un échange, où la personne prise en photo n’est pas réduite au rôle d’objet, mais d’acteur à part entière, voire de co-créateur. À tel point que Malick Sidibé, lorsqu’il revend des clichés anciens (ses grands formats originaux atteignent à présent des côtes flirtant avec les 15 000 euros) contacte les portraiturés pour leur verser une partie des sommes qui lui sont versées.

S’il n’a pas abandonné le portrait, Malick Sidibé concentre à présent son travail sur des recherches beaucoup plus graphiques, où le tissu et les imprimés jouent un rôle de premier plan. Même si le circuit des galeries en Afrique est encore embryonnaire, (à l’exception de l’Afrique du Sud, la mieux lotie, puisqu’il y existe déjà un marché et un réseau, on ne compte que deux galeries au Sénégal, une au Cameroun et une au Mali), les artistes, eux, sont légions et rejoignent les démarches de leurs confrères occidentaux. Ils découvrent la distance et l’ironie, donnent à leurs travaux une dimension politique, à l’image du sud-africain Santu Mofokeng, dont trente ans de travaux, pour la plupart en noir et blanc et d’une grande qualité plastique viennent d’être présentés sur les cimaises du jeu de Paume. D’autres, à l’instar de Zanalé Madhi, travaillent dans une veine documentaire plus ciblée, puisque ce dernier a réalisé un corpus sur la communauté, ou plutôt, sur l’absence de communauté, gay en Afrique du sud. Où les homosexuels subissent le rejet et le mépris de la population : un phénomène d’apartheid, en quelque sorte. Pour Olivier Sultan, le foisonnement de créativité est récent « dans les années soixante et celles qui ont suivies, poursuit-il, on appréciait certes la photo africaine, mais pour de mauvaises raisons, en reprenant les clichés sur une Afrique souriante et confite dans le paternalisme occidental. Depuis une dizaine d’années, on s’est aperçu que l’Afrique dispose, et qui s’en étonnerait à l’échelle d’un continent, d’un nombre impressionnant de très grands photographes. »

Le déclic en France s’est produit en 2004, avec l’exposition Africa Remix à Beaubourg qui a révélé à ceux qui en doutaient qu’il fallait dorénavant compter avec l’Afrique sur la scène artistique contemporaine. Pour en revenir à notre domaine de prédilection, on se souvient du choc et de la jubilation provoqués par les photos du Centre-Africain Samuel Fosso (né en 1962), critique acéré des sociétés patriarcales postcoloniales, à l’humour aussi féroce qu’acidulé dans sa palette chromatique, avec nombre d’autoportraits vrillant de drôlerie et d’ironie.

Plus récemment, l’agence Vu exposait le travail de Guy Tilim, né à Johannesburg en 1962, qui était lui aussi présent à Africa Remix. Un travail dur et sombre, mais d’une singulière force visuelle, qui synthétise les contradictions d’un pays récemment émancipé mais toujours en proie à la violence et aux trop grandes inégalités.

Hormis les prix affichés par la galerie des Arts derniers, il est encore difficile de parler de cote pour la photo africaine. Cela en raison du très petit nombre, à l’échelle d’un continent, d’un réseau de galeries et de marchands spécifique. Pour les collectionneurs avisés (ou cyniques), ce manque peut constituer une opportunité. Une étude intitulée photographie, un combat pour plus d’équité, signée par Erika Nimis, une historienne canadienne de la photo, offre un excellent et synthétique état des lieux de la spécificité de ce marché. « Si le marché mondial de la photo se porte globalement bien, écrit-elle, il est loin d’être équitable. Les quelques photographes africains qui accèdent à une carrière internationale doivent se soumettre aux exigences d’un marché qui leur échappe. Un marché qui encense les meilleurs portraitistes des années 1950-1970, mais qui s’ouvre difficilement aux jeunes talents du continent. »

Si, en effet, les épreuves des stars telles que Malick Sidibé, Seydou Keita et Samuel Fosso atteignent des prix comparables à ceux des grands de la photo occidentale et asiatique, il n’en va absolument pas de même pour les jeunes artistes qui pratiquent plutôt ce que l’on nomme d’un terme cache-misère « l’économie de survie ». Car très peu de photographes africains bénéficient d’un contexte favorable à la création. Le manque de structures et d’institutions est patent, le nombre de galeries sur le continent (hors Afrique du Sud) se compte sur les doigts d’une main, et les écoles sont inexistantes.

Le Mali fait évidemment exception puisque les Rencontres de Bamako, fondées en 1994, ont quelque peu bouleversé la donne. Situé dans le temps entre les Rencontres d’Arles et Paris Photo, Bamako est devenu au fil du temps un rendez-vous obligé des amateurs, qui y ont découvert lors des premières éditions le trio de stars cité plus haut. Mais l’engouement pour ces trois grands noms, fêtés et achetés dans le monde entier, a aussi son revers. Les jeunes photographes, doivent-ils faire du Seydou Keita ou du Malick Sidibé pour émerger sur le marché ? Les organisateurs de Bamako, au premier chef Françoise Huguier et Bernard Descamps à la manœuvre dès l’origine, ont fait beaucoup pour la formation, notamment avec la création sur place de la galerie Chab et du Centre de formation en Photographie, qui font pièce à leur manière à l’hégémonie occidentale sur ce secteur artistique en créant un terrain fécond pour développer une dynamique locale. Ce qui est vrai au Mali ne l’est hélas plus au Nigéria, puisque le Centre culturel français de Lagos, qui avait fait un travail remarquable pour aider les photographes locaux, vient de fermer ses portes. Dernier point négatif, les jeunes photographes africains sont en général très mal informés sur les législations en matière de droits d’auteur.

Pour tempérer ce tableau peu réjouissant, quelques points positifs ; depuis le début des années 90, de plus en plus de photoreporters africains sont publiés dans la presse internationale. Il est vrai que le continent est particulièrement riche en conflits meurtriers… Par ailleurs, pour les jeunes créateurs qui travaillent sur des sujets plus pacifiques, internet leur permet, pour un investissement minime, de mettre en ligne leurs travaux pour les diffuser largement auprès d’un public beaucoup plus large.

Mais les photographes du continent noir ont encore un long chemin à faire pour conquérir leur autonomie, pour sortir du carcan des réseaux occidentaux, tant celui de la presse que du marché. « Si, écrit Erika Nimis, les productions photographiques africaines franchissent de plus en plus les frontières, pour être vues et, parfois même instrumentalisées à des fins autres que leur seule promotion, elles restent invisibles dans les pays où elles ont vu le jour. Il reste beaucoup à faire, à commencer par le combat que doivent mener tous les photographes du continent pour se réapproprier leur photographie, faire respecter leur point de vue et faire entendre leurs besoins. »

 

Ce texte a été publié dans le n°15 de Polka, le magazine du photojournalisme (novembre-décembre 2011).


A. D. (10 novembre 2011)


 








artnet – Le monde de l'art en ligne. ©2012 Artnet Worldwide Corporation. Tous droits réservés. artnet® est une marque déposée d'Artnet Worldwide Corporation, New York, NY, USA.