Search the whole artnet database
 
Suivez-nous et partagez suivre artnet sur Facebook suivre artnet sur Twitter

 








Enquête sur une marge du marché de la photographie en voie d’intégration : la photographie anonyme

LES NOMS VOLENT, LES IMAGES RESTENT
par Alain Dreyfus



Anonyme, sans date – copyright collection R.E. Jackson - courtesy photoanonyme.fr

Anonyme, sans date
© collection R.E. Jackson - courtesy photoanonyme.fr

Photographe amateur - France 1903 © Coll. particulière - Courtesy Lumière des Roses Photographe anonyme - Nef du grand Palais transformé en hôpital militaire pendant la première guerre. Vers 1918 © Coll. particulière - Courtesy Lumière des Roses Photographe anonyme : Nu d'après une plaque de verre brisée, vers 1900 © Coll. particulière - Courtesy Lumière des Roses Légende : Photographe amateur : Plongeur en Angleterre fait avec l'appareil Kodak N°2 - 1893. © Coll. particulière - Courtesy Lumière des Roses Photographe anonyme - USA, vers 1910 © Coll. particulière - Courtesy Lumière des Roses

On n’y voit rien, ou presque : l’essentiel de l’espace est vide, d’un blanc gris patiné par le temps. En haut, à gauche, la silhouette, coupée à mi hauteur d’un homme en complet coiffé d’un chapeau mou, semble gravir une pente ou un escalier dérobé à la vue.

En bas, à droite, un autre homme, sans doute vêtu comme le précédent mais visiblement coiffé d’un semblable couvre-chef, ne présente au spectateur qu’une partie de son visage et progresse en contrebas dans la même direction. Cette photographie, qui cumule tous les travers de la photo ratée, absence de composition, de cadrage, imprécision de la prise de vue, dégage, sans que l’on comprenne pourquoi, un charme et un mystère puissants. Qui sont ces hommes ? Où vont-ils ? Qui est derrière l’objectif ? Le photographe a-t-il appuyé sur le déclencheur avec une arrière-pensée esthétique ou, plus prosaïquement, par simple maladresse ? Questions sans réponses : il s’agit d’une image sans auteur identifié, dont les maigres indices vestimentaires et l’usure du papier, laissent tout au plus supposer qu’elle a été prise dans les années quarante. Cette photo appartient à un collectionneur américain et sa valeur, dans tous les sens du terme, est inestimable.

Ce collectionneur, Robert Jackson, est si l’on peut dire l’homme célèbre de la photo anonyme puisque son prêt de 250 clichés à la National Gallery de Washington a permis à cette institution d’organiser en 2007 une importante exposition, « The Art of the American Snapshot » (l’art des instantanés américains) qui témoigne du récent intérêt des musées — et des galeries — pour ce secteur de la photo jusqu’ici négligé. Il s’agit d’un parcours arpentant, décennie par décennie, un siècle de photos d’amateurs aux États-Unis, de 1888 à 1978, qui permet de retracer, au travers d’une imagerie populaire, tout un pan d’histoire, avec toutes ses implications historiques, sociologiques et culturelles, mais aussi artistiques, tant nombre de ces images sont riches de beauté et de surprises.

Si ces images ne sont par essence pas signées par de grands noms — elles ne sont pas signées du tout — elles acquièrent a contrario un statut particulier et éminemment valorisant, puisque, non destinées à l’origine au commerce, ce sont la plupart du temps des pièces uniques. Ce qui — nous ne sommes pas dans ce domaine très particulier à un paradoxe près — peut augmenter leur valeur marchande.

L’engouement pour la photo anonyme va croissant et a d’ores et déjà engendré un marché. Phénomène étonnant dans une époque comme la nôtre, si attachée à l’individualisme et à la notion d’auteur. Signe des temps, quand cette notion est mise à la porte, elle revient parfois par la fenêtre. Certains artistes contemporains qui ont bien intégré à leur profit les techniques du détournement chères aux situationnistes, n’ont pas manqué de se réapproprier sans frais cette inépuisable banque d’images, qui, n’appartenant à personne, appartiennent à tout le monde. Certains artistes, tels Ed Ruscha, Hans Peter Feldmann, Gerhard Richter qui se servent de la banalité comme matériau, et au premier chef Christian Boltanski, ont su en tirer le meilleur parti. En recueillant une masse de portraits trouvés, notamment des photos de classe dont il a agrandi les visages d’enfants, Boltanski a su, avec des moyens totalement factices, constituer une œuvre sur la Shoah d’une formidable charge émotive.

Mais la photo anonyme déploie aussi des charmes aussi inattendus que libérateurs : ce n’est plus l’image qui s’impose et qui en impose : difficile en effet de ne pas céder consciemment ou non, au pouvoir d’intimidation d’une épreuve lorsque l’on sait qu’elle est signée par un grand maître. Avec la photo anonyme, c’est au regardeur ou au chineur que revient en toute liberté le rôle de définir par son seul jugement s’il s’agit, ou non, d’une œuvre d’art.

Qu’est-ce qu’une photo anonyme ? Autre bizarrerie, pour certains, son appellation répond à des critères stricts : pour ces puristes, la véritable photographie anonyme ne présente aucune trace d'identification de l'auteur, ni du sujet, à moins qu’il ne s’agisse d’un personnage ou d’un monument connus. Parfois on reconnaît ou on identifie des éléments : une célébrité, un lieu, une époque. Mais l’anonymat, d’un côté ou l’autre de l’objectif (ou la plupart du temps, les deux à la fois) renforce l'intensité du cliché et ouvrent le champ à l’innocence du regard.

Pour d’autres, et c’est sans doute un travers inhérent à la photo amateur, la définition reste floue : il peut s’agir de pièces du XIXe siècle du début de la photographie, d’une production documentaire et professionnelle à seule visée utilitaire (du moins à l’époque de sa réalisation). En élargissant un peu le domaine de la photographie anonyme, on peut ranger dans cette catégorie les clichés qui mentionnent leur « auteur » par l'intermédiaire du tampon de signatures de studio photographique ou d'une agence de presse. Ces photographes-là ne sont déjà plus tout à fait anonymes, même s’ils sont tout à fait oubliés. Dans l'énorme production, en termes de quantité — et donc quasi anonyme — des studios d'antan (notamment dans le domaine du portrait) une photographie peut sortir du lot et perdurer. Idem pour un simple tampon de presse au dos d’un tirage.

Pour d’autres encore, il peut surtout s’agir de clichés familiaux dispersés, éparpillés et oubliés au fil des déménagements ou de successions. Ces images, qui relèvent du domaine de la « photo trouvée » (trouvée bien souvent dans des greniers ou des brocantes où on trouve encore maints albums jetés à l’encan) sont de plus en plus recherchées. Il est à peine utile de dire pourquoi, tant la raison en est simple : il s’agit de documents qui ont traversé le temps et qui racontent à leur manière, toujours singulière, une histoire des mœurs, des jeux et des amours d’une société dont elles sont la trace ultime, émouvante et fragile.

Où les trouver ? Le premier conseil est de compter d’abord sur ses propres forces, puis sur ses propres armes. Si l’on ne trouve pas forcément des merveilles dans ses archives familiales personnelles (les photographes amateurs sont quand même avant tout les spécialistes du banal et du sans saveur), il est bien rare, le hasard faisant quelquefois bien les choses, de ne pas trouver dans le lot une ou deux pépites. Mais, ce n’est pour ainsi dire pas du jeu, puisque dans ce cas précis, l’anonyme a un nom et le regard est déformé par les souvenirs personnels qu’ils déclenchent. À moins d’avoir un tempérament de joueur, pas de raison pour autant de les laisser repartir dans la nature pour laisser à des inconnus le plaisir de les découvrir.

Le deuxième conseil est d’écumer les vide-greniers et les brocantes, où les albums-photos entiers ou désossés foisonnent encore, pour des prix encore raisonnables, quoique de moins en moins. Les critères de jugement ? Ils sont simplissimes : faire entièrement confiance à son œil et à son feeling. On ne parlera pas ici de la carte postale, qui relève d’un anonymat d’un autre ordre et concerne un autre type de collection.

Si on ne veut pas se salir les mains des marchands ont déjà opéré un tri sélectif. Deux (bonnes) adresses.

Images et portraits

Depuis une dizaine d’années, le photographe portraitiste Fabien Breuvart tient boutique à Paris dans le Marais, dans le marché des Enfants Rouges, sis au milieu de la rue de Bretagne. Il y vend des appareils argentiques à des prix modiques et en état de marche, mais surtout, il dispose d’une impressionnante collection de photos trouvées, d’instantanés que les amateurs éclairés désignent sous le nom de snapshots. Rangées dans des bacs aisément consultables, il s’agit la plupart du temps d’images en noir et blanc de petits formats qui couvrent tous les sujets possibles. Photos de familles, portraits, nus, paysages, jeux de plage et fêtes de tous ordres, meetings aériens ou régates, sujets exotiques, scènes de rue, expositions, tourisme, on aurait peine à faire une liste exhaustive de la quantité de photos proposées. Rien de commun pourtant dans cette diversité : chacune de ces images possède un charme particulier puisque le maître des lieux a déjà opéré une sélection, qui témoigne d’un regard apte à capter l’originalité, la beauté et la mélancolie.

Si l’endroit n’a que très peu eu ici les honneurs de la presse (à l’exception de Polka, voir numéro précédent), la boutique a déjà eu droit à des articles longs et comme il se doit richement illustrés dans des journaux tels le New York Times et la Reppublica.

Les prix sont loin d’être excessifs puisqu’ils varient dans une fourchette allant de 6 euros à 500 euros. Des tarifs plus qu’accessibles, puisque « le miracle de la photo trouvée, dit Fabien Breuvart, c’est qu’elle n’existe qu’en un seul exemplaire. »

Lumière des roses

Située dans la proche banlieue parisienne à Montreuil, la galerie Lumière des roses s’est fait, depuis sa création il y a sept ans, la spécialiste française de la photo anonyme. Ici, pas ou peu d’instantané, même si, selon le directeur, Philippe Jacquier « ces images ont un charme nostalgique incontestable et sont de plus en plus prisées par les amateurs et les collectionneurs et on y trouve parfois de véritables bijoux. […] Je cherche davantage, dit-il, à me confronter au marché. Il y a six ans, nous avons monté à tout hasard un dossier de présélection pour exposer à Paris-Photo, et nous avons, à notre grande surprise, été admis ! Depuis, nous n’avons pas manqué une seule édition et cette manifestation représente chaque année l’essentiel de notre chiffre d’affaires. Cette année, nous avons vendu 70% des pièces présentées sur notre stand, un record ». Comment trouve-t-on des images ? « Je regarde avant tout, dit Philippe Jacquier, dans le champ fécond de la photo anonyme, je collecte les images une par une, je fais entièrement confiance à mon regard. Mes clients ? Des institutions muséales, essentiellement étrangères, qui commencent à s’intéresser de près au phénomène et des collectionneurs de grands noms, mais qui sont aussi de véritables amoureux de la photo, prêts à débourser quelques milliers d’euros pour une image qui leur a tapé dans l’œil. »

Les musées qui collectionnent

Pionnière depuis Nicéphore Niepce en matière de photographie, la France n’est pas (encore) en pointe dans le domaine de la photo anonyme. Mais on note cependant quelques signes avant-coureurs, telle l’expo organisée en 2008 par le musée d'Art moderne de Strasbourg : « Instants anonymes ». Ou, plus récemment, l’expo organisé par le nouveau lieu parisien, « le Bal », avec, en avril dernier, « Anonyme : l’Amérique sans nom » et une proposition artistique à base d’albums de famille. En revanche, les archives départementales qui, depuis quelques années se modernisent, ont compris l’intérêt documentaire et parfois artistique de ce type de documents.

Aux USA, l’intérêt est plus ancien, sans doute parce que le passé est moins vieux, et donc moins riche en documents qu’en Europe. Il date des années soixante. Le grand photographe Walker Evans était d’ailleurs un des tous premiers collectionneurs de snapshots et de cartes postales. Des institutions prestigieuses tels l’Art Institute of Chicago, le San Francisco Museum of Modern Art, le MOMA, le Getty Museum, Smithsonian Institution, et la National Gallery de Washington ont d’ores et déjà constitué des fonds et proposent régulièrement des expositions sur ce thème.

 

Bibliographie sélective
Pierre de Fenoyls et Jacques Laurent, Chefs-d’œuvre des photographes anonymes, Centre Georges-Pompidou, Hachette, 1982
Robert Flynn Johnson, Anonymes : Images énigmatiques de photographes inconnus, par Thames & Hudson, 2005
Michel Frizot et Cédric de Veigy, Photo trouvée, Phaidon, édition bilingue, 2006
Clément Chéroux et Anne-Marie Garat, Instants anonymes, catalogue de l'exposition du musée d'Art moderne et contemporain de Strasbourg, 2008
À noter : les éditions Delpire proposeront à l’automne un album consacré à la photo anonyme dans leur collection « Photopoche »


A. D. (22 juin 2011)


 




artnet – Le monde de l'art en ligne. ©2014 Artnet Worldwide Corporation. Tous droits réservés. artnet® est une marque déposée d'Artnet Worldwide Corporation, New York, NY, USA.