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Ecce Pulchra ! La vente du siècle

par Christian Caujolle


Tous les mots, toutes les hyperboles, tous les qualificatifs extrêmes semblent avoir été employés par le tsunami médiatique, qui, depuis deux mois, annonce — plus qu’il ne commente — la « vente du siècle » qui va voir, sous la verrière du Grand Palais, la dispersion de 659 objets provenant de la collection réunie par Pierre Bergé et Yves Saint Laurent.

On comprend. L’ensemble est spectaculaire, tout comme peut sembler inattendu le geste du mentor, compagnon, homme d’affaires de celui qui restera, incontestablement, comme l’un des plus grands artistes de la mode. Après la dispersion des cendres à Marrakech, cette dispersion des objets à Paris, qui vide les deux demeures de la rue de Babylone et de la rue Bonaparte a quelque chose de sympathique, voire de joyeux. En effet, se défaire des objets avec lesquels on vécut à deux pour, lorsque l’on se retrouve seul et séparé à jamais de l’être aimé, destiner la moitié du résultat de la vente à l’établissement stable et définitif de la Fondation Yves Saint Laurent (milliers de vêtements, dizaines de milliers de dessins, documentation, conservation, aide aux artistes) et l’autre moitié à la recherche médicale, et entre autres sur le sida, est une façon digne de regarder vers l’avenir. Et de dire aussi, peut-être, que ce qui animait la collection, était moins le désir de possession que le plaisir de côtoyer les objets et de vivre avec eux.

Dans le flot d’annonces se lisent des approximations. Pierre Bergé ne vend pas tout. Il conserve son importante bibliothèque, qui reste son pré carré comme c’était le cas lorsqu’Yves était vivant. C’est à la Fondation qu’est attribué le portrait d’Yves Saint Laurent par Andy Warhol, depuis tant d’années installé avenue Marceau dans le bureau de Pierre Bergé. Et le mobilier n’est pas en vente : pas de lustres, pas de tapis, qui, même s’ils sont souvent somptueux, sont davantage considérés comme des pièces utilitaires que comme des merveilles du beau.

Côté tableaux, on ne voit pas apparaître la série de portraits du chien Moujik (lequel des cinq était-ce ?) par Andy Warhol qui étaient installés par terre dans l’hôtel particulier de la rue de Babylone et auxquels le sympathique chien venait souvent dire deux mots. Pas plus que les très beaux Bernard Buffet des tout débuts, dans leur brun monochrome, souvenirs du temps où, avant de connaître Yves Matthieu Saint Laurent, Pierre Bergé était l’amant du peintre et qu’ils vivaient à Château l’Arc. Logique, c’était avant que ne se constitue à deux la collection.

Pourtant, au gré des nombreux entretiens qu’il a accordés, Pierre Bergé franchit parfois la ligne du monument qu’il construit autour de cette collection, comme lorsqu’il dit (dans La Gazette) que c’est en général lui qui achetait et qu’Yves n’aimait pas l’art contemporain.

Justice est rendue aux marchands qui ont permis que cette collection existe. Marchands complices, qui anticipaient le désir des deux hommes en ayant bien intériorisé leur passion pour l’exception. Alain Tarica pour l’Art Moderne,  l’antiquaire Belge Vincent Laloux pour les camées, les frères Kugel pour l’orfèvrerie et autres objets de vertu, entre autres. Fait notable, à l’exception de la sculpture de Brancusi achetée en 1970, beaucoup de pièces d’art moderne sont des acquisitions relativement récentes, d’après 1985, et certaines des dernières années. De même les étonnants ensembles d’art décoratif ne sont pas le résultat d’une quête accumulatrice, mais ont été achetés lorsque les marchands les ont eu réunis, voire montés, comme c’est le cas des camées.

Dents de Narval ou Minotaure, bronzes chinois ou coffrets en vermeil, toiles de maître ou créations de Jean-Michel Frank, cet ensemble éclectique, qui transformait les demeures en déroutantes présentations touffues ont en commun d’être, à chaque fois, d’une qualité rare. Qualité intrinsèque à chacun des objets, une fois par son histoire, une autre fois par sa technique, une autre encore par le fait qu’il date un moment clé de l’histoire de la création, et bien souvent tout cela à la fois. Ce qui, évidemment, n’impose aucune notion du goût, considéré par Pierre Bergé et Yves Saint Laurent comme une détestable affirmation de ce que peut avoir de pire l’expression de la bourgeoisie. C’est davantage un questionnement du beau, confronté à des points de vue contradictoires, à des avancées de la pensée, à des techniques qui modifient le cours de l’histoire, de la vision et du regard qui s’expriment là. D’où la possibilité, absolument libre, libertaire même, de rapprochements peu « convenables » et toujours discutables, alors qu’aucun objet ne l’est.

L’avantage de ce genre de vente, lorsque l’on ne prend plus la peine de compter les zéros tant ils deviennent une abstraction pour le commun des amateurs, est qu’il permet d’être capricieux.

Je peux ainsi, sans invoquer les problèmes de place ni mettre en doute la perfection de chacune des pièces, jouer à faire mon marché idéal dans cette profusion de grandes et petites merveilles. Choisir, par exemple, de n’être intéressé que par les deux têtes d’animaux en bronze, venues de Chine, rescapées d’une fontaine impériale qui en comptait douze illustrant les douze signes du zodiaque (les seules dont on ne communique l’estimation que sur demande et que le gouvernement chinois cherche à tout prix à récupérer) et les échanger volontiers contre tous les camées qui m’ennuient. J’aurais envie de conserver les assiettes vénitiennes du XVIe siècle, certains émaux,  me meubler entièrement avec ce que la production des années vingt et trente a de plus pur, de plus radical et de plus raffiné.

Je peux rapprocher une tête de Dionysos en marbre, romaine, du  premier siècle après J.C. (qui ressemble de façon troublante aux plus beaux des Bouddhas gréco bouddhiques) d’une lampe de table aux fennecs créée par Armand Albert Rateau vers 1920, déposer devant elle un délicat poignard à manche en cristal de roche, moghole, du dix-neuvième siècle et accrocher tout près la grande huile sur toile de Paul Klee, Gartenfigur, de 1932, qui pourrait dialoguer avec Le médaillon bleu de Fernand Léger, de 1928.

Toujours capricieux, je pourrais choisir, dans la première des vacations, ce qui m’enthousiasme dans la catégorie art moderne et laisser, en les regardant avec amusement et une vraie curiosité, les grands marchands se disputer le reste. Je garderais pour moi tous les Léger, tous les Mondrian, le Calder, le Brancusi, le Belle haleine-Eau de voilette de Marcel Duchamp, les quatre Juan Gris, évidemment, le Pierrot Jaloux de James Ensor, le Picasso de 1914. De Matisse, je ne garderais que le papier collé et la peinture du bouquet, de Georges Braque le Compotier, Quotidien du Midi de 1912.

Puis, si tout cela m’échappe et bat des records, ce qui est vraisemblable, je miserais tout et ce que je n’ai pas sur l’huile sur carton de Toulouse-Lautrec La Tauromachie, de 1894, pour moi la plus belle des vanités qui soit.

Enfin, tout cela, c’est au vu du catalogue et en les croisant avec quelques souvenirs. Il va falloir voir à quoi ressemble l’exposition. Ce sera rude, à l’évidence, quand tous ces objets auront quitté leur lieu de vie pour s’offrir à d’autres qui s’engageront à les aimer et le prouveront à coup de millions. Ce sera vraisemblablement étrange. Mais ce ne sera certainement pas triste. Au contraire.

 

A lire également Au coeur de la vente du siècle, par Christian Caujolle et Cyril Thomas

 

Exposition-vente de la Collection Yves saint Laurent-Pierre Bergé
Du 21 au 25 février 2009
Nef du Grand Palais, avenue Winston Churchill - 75008 Paris

Exposition le 21 et 22 février, de 9 h à minuit et le 23 février de 9 h à 13 h
En accès libre

Guide d'exposition Collection Yves Saint Laurent et Pierre Bergé, Christie's, 2009, 111 pages, 20 €

Robert Murphy, Les paradis secrets d'Yves Saint Laurent et de Pierre Bergé, Albin Michel, 2009, 280 pages, 70 €

Pierre Passebon, Jacques Grange, Editions du Regard, 2008, 250 pages, 79 €


C. C. (19 février 2009)


 








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