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La valeur du beau

par Alexandre Devaux


La dispersion de la Collection Yves Saint Laurent et Pierre Bergé a enregistré sept records de vente mondiaux pour des œuvres d’Henri Matisse, Constantin Brancusi, Piet Mondrian, Giorgio de Chirico, Marcel Duchamp, Paul Klee et James Ensor. Bref retour sur l’événement.

Ce pourrait être un blasphème de dire que le déroulement du premier volet de la vente de la Collection Yves Saint Laurent et Pierre Bergé ressemblait à une messe. Et pourtant, sous la nef du Grand-Palais, la travée cruciforme que dessine le placement du public, bercé par la sérénité innervé de professionnalisme et de circonspection du grand ordonnateur de la vente, François de Ricqlès, vice-président de Christie’s France, la mise en scène et le sentiment que l’idolâtrie de l’art n’appartient plus ici qu’à certains élus, éveille quelque aménité religieuse.

La vente commence timidement, il faut se mettre en jambe et s’habituer progressivement aux degrés des échelles de prix qui se pratiquent ici. Sur un parterre de plusieurs centaines de personnes, seules quelques mains se lèvent, pour prendre des photos et de plus rares encore pour enchérir. Il semble que les acheteurs les plus sérieux opèrent par téléphone. Le commissaire interroge les émissaires, porte-voix d’insondables fortunes, par leur prénom. Une ambiance familiale en somme. « Matthieu, voulez-vous 1.200.000 ? Jessica, 1.500.000 ! » et plus tard « Thomas ? 24.000.000 ? » Les sommes sont répétées plusieurs fois et calmement. L’articulation des chiffres doit être claire, précise, pure, proche de la grâce, de la beauté, de l’art.

Après La montagne Sainte-Victoire vue des Lauves, de Paul Cézanne, le lot n°5 adjugé à 1.800.000 euros, c’est avec James Ensor, le lot n°17 de la vente, une huile sur toile titrée Le désespoir de Pierrot, que la cadence des répétitions du mot « million » se fait plus soutenue. Adjugé 4.400.000 euros, l’espoir de sentir que la crise financière mondiale n’atteint pas la valeur du beau et de son histoire apaise certains pénitents.

L’intelligence, l’amour et le savoir du couple Saint Laurent-Bergé planent ici. Au-delà des noms, Degas, Gauguin, Seurat, Lautrec, Klimt, Redon, Munch, Vuillard, Rousseau, Braque, Gris, Picasso, Matisse, Mondrian, Brancusi et autres illustres, ce sont les pièces choisies de leur collection qui témoignent et prouvent dans le même temps qu’il existe de vrais bons professionnels de l’art. Il était prévisible que Madame L.R. de Constantin Brancusi voit son prix s’envoler au-delà des estimations entre 15 et 20.000.000 d’euros. Adjugée 26.000.000 ajoutez 3.185.000, le prix de vente de la statue s’élève à 29.185.000 !

Plus spectaculaire encore est le prix atteint par Belle haleine-Eau de voilette de Marcel Duchamp. Cet exquis canular estimé 1 à 1,5 million d’euros a trouvé acquéreur à 8.913.000 euros ! A mesure que l’eau de toilette s’évaporait, c’est l’esprit de Rrose Sélavy qui emplissait le flacon ici vendu. Un portrait de Rrose par Man Ray orne la magnifique étiquette. L’objet réalisé en 1921, désormais vide de son liquide mais plein de l’esprit de Duchamp, a probablement atteint sa juste valeur. De superbes toiles de Léger, période industrielle, précurseur par certains aspects des tendances graphiques du Pop voire des visuels punk, se sont bien vendues, mais à peine mieux que leur prix diagnostiqué.

Ce sont ensuite les sommes atteintes par les toiles de Mondrian qui attirent l’attention. Trois tableaux abstraits adjugés au-delà de leur estimation haute. Tous sont issus d’une même série de neuf œuvres. Le premier, dans la vente, est le plus tardif chronologiquement. Daté de 1922, titré Composition avec bleu, rouge, jaune et noir, il a été vendu pour 21.500.000 euros. Un record pour Mondrian ! Notons au passage l’écho visuel qui peut être établi avec Le damier jaune de Léger (n°39). Les deux autres sont partis pour 14,4 millions (Composition avec grille 2, 1918) et 7 millions d’euros (Composition I, 1921).

La toile Instruments de musique sur un guéridon de Picasso n’ayant pas atteint l’estimation basse a été « ravalée » par la maison de vente. Passons. Ont suivi un record et deux beaux résultats pour Matisse, Les coucous, tapis bleu et rose vendu pour 35.905.000 euros, est également la valeur la plus élevée atteinte pour cette première partie de la vente. Le Danseur, en aplat de couleur découpé, est parti pour 6.785.000 euros et le Nu au bord de la mer à 8.241.000 euros.

Si Paul Klee ne rentre pas dans le « top ten » des ventes, ni ne marque de record pour cet épisode commercial, malgré de beaux prix : adjugé 1.900.000 euros le Sollte Steigen et 3.500.000 euros le Gartenfigur, un record est encore atteint en fin de session avec Giorgio de Chirico dont Il Ritornante, 1918 atteint la somme inégalée, pour une œuvre de ce peintre, de 11.041.000 euros ! On se pressera d’aller revoir l’exposition que lui consacre actuellement le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris. (voir article Expo. Artnet)

Ce premier temps de la « vente du siècle » fut fort et annonce sans doute de belles réussites pour ceux qui vont suivre. L’avis amusé qu’inspirent ces résultats à l’heure où les gros portes-feuilles mondiaux connaissent la crise, n’est pas sans ignorer l’exceptionnelle qualité des lots présentés, ni donc l’exceptionnelle réactivité des 50 collectionneurs et du public. Tout le monde prend conscience de l’ampleur de cet événement.

 

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Guide d'exposition Collection Yves Saint Laurent et Pierre Bergé,
Christie's, 2009, 111 pages, 20 €.

Robert Murphy, Les paradis secrets d'Yves Saint Laurent et de Pierre Bergé,
Albin Michel, 2009, 280 pages, 70 €.

Pierre Passebon, Jacques Grange,
Editions du Regard, 2008, 250 pages, 79 €.


A. D. (24 février 2009)


 






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