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Le design révélé

par Etienne Fauré


Qu’est-ce qui fait le design parfait du trombone de Johan Vaaler (1899) ? Il est « utile, élégant et bon marché ». Armés de cette approche du « bon design », avec humour et partis pris assumés, Conran (fondateur d’Habitat) et Bayley livrent une véritable encyclopédie du design ; une introduction à la compréhension du monde moderne ; un hommage aux meilleurs designers. Voire un manifeste du « bon design » comme « intelligence révélée ».

Sans souci d’allégeance au modernisme de Le Corbusier à qui ils empruntent le titre de leur ouvrage, Conran définit comme suit le « bon design » : il « doit répondre à trois nécessités : être fonctionnel, être financièrement abordable et satisfaire le consommateur tant sur le plan pratique qu’esthétique (…) J’ai l’intime conviction que le designer a le devoir d’améliorer la qualité de vie de chacun (…). En ce sens, le design apparaît comme une réponse intelligente. »

Design : l’intelligence révélée s’ouvre sur une introduction historique. Celle-ci retrace les grandes étapes de l’évolution du design, du XIXe siècle britannique qui, en même temps que la machine, voit naître la fonction de designer, jusqu’aux objets cultes d'Apple. Arts & Crafts, fonctionnalisme, modernisme et postmodernisme, impératifs industriels et marketing…, tout est recadré dans les temps forts de ces deux derniers siècles. Jusqu’à l’éclatement actuel : « Aujourd’hui, la théorie du design est devenue éclectique, tout comme sa pratique. Il n’est plus question de bâtir une théorie monolithique autour d’une esthétique ou d’un processus, mais simplement de chercher à comprendre le design dans son contexte social. » Cette introduction historique s’achève sur un constat un brin désenchanté : la starisation des designers — Starck pour ne pas le nommer – fait d’eux des marchandises égales à leurs objets : « Au lieu de se poser en gardien moral de l’industrie et d’éclairer la société, le designer est aujourd’hui en train de pervertir le consommateur. Acheter un objet, c’est s’exprimer. »

L’essentiel de l’ouvrage est occupé par un répertoire monumental couvrant toute l’histoire moderne du design, du XVIIIè siècle à nos jours. Véritable dictionnaire encyclopédique des créateurs, agences, villes, musées, revues, écoles et institutions, fabricants de meubles et de luminaires, tendances artistiques, mouvements et concepts. Les graphistes y côtoient les meilleurs carrossiers, Ettore Sottsass croise la route de J. Itten, professeur du Bauhaus, adepte du mazdéisme. On apprend tout de la Harley-Davidson et des frasques de l’inénarrable Loewy (« La laideur se vend mal »).

Sous l’influence de Bayley pour qui dessiner une voiture, c’est être capable de dessiner n’importe quoi, les auteurs font la part belle au design automobile (avec, curieusement, une absence de référence à Bugatti) mais aussi de l’aéronautique, des motos et autres Vespa. On apprend d’ailleurs que c’est en Vespa que Conran a livré ses premiers meubles à Londres.

Les notices, souvent épicées d’un humour très « british » — voir notamment les entrées « Habitat », « Ikea » (qui a racheté Habitat…), « Scott » (designer du célèbre bus impérial londonien) — font revivre la riche, complexe et tumultueuse histoire du design, de l’austérité des Shakers à Jonhatan Ive, designer de l’i-mac et de l’i-pod.

Tout au long de l’ouvrage, les mots soulignés renvoient aux entrées correspondantes, ce qui en fait une véritable encyclopédie. Chaque notice est complétée par une bibliographie.

Riche et magnifiquement mise en page, l’iconographie n’omet aucune icône du design.

Un ultime chapitre, en conclusion du répertoire, fait le tour du monde du design pour dégager les spécificités de chaque pays : mention spéciale pour l’Italie (où vie et art ne font qu’un) et pour le Japon (maître du bonsaï, donc de la miniaturisation électronique, île mystérieuse où l’on porte un regard quasi religieux sur l’objet).

L’ouvrage n’est pas sans partis pris. Totalement assumés. Démoli, Starck. Oubliés, Morrison, Zaha Hadid et Ron Arad. Picasso est pris en flagrant délit de branding. On peut regretter la complaisance des auteurs avec l’obsolescence planifiée, de même que leur silence concernant l’écodesign et les tendances contemporaines contraintes par la crise énergétique et climatique. Quelques notions auraient mérité de figurer dans le répertoire : biomorphise, essentialisme par exemple. De même, à peu près nulle entrée relative aux matériaux (en dehors d’une brève notice sur la bakélite).

Que ces partis pris et une certaine pointe de nostalgie ne masquent pas cependant la formidable somme d’érudition dont fait preuve cet ouvrage. Un regard rétrospectif sur le design des deux derniers siècles. Un livre d’histoire tirant de l’oubli une myriade de noms et d’objets ayant compté dans l’histoire de cet art. Livre-hommage, livre-manifeste du design comme intelligence révélée. Pour qu’il le demeure.

 

Terence Conran, Stephen Bayley
Design : l’intelligence révélée

Collection « Gründ décoration », 336 pages, 25 x 28 cm. 49 €


E. F. (22 avril 2009)


 
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