Petersen et Engström réalisent ensemble un livre et une exposition sur la Suède dont ils sont tous deux originaires. Héritage et prolongements d'une école de la photographie.
En couverture du fort volume qui les réunit pour la première fois, un portrait en noir et blanc. Celui d’un homme aux longs cheveux blancs, de profil, au nez aquilin, qui nous donne un étrange sentiment de familiarité tant il pourrait s’intégrer dans un Panthéon photographique du XIXe siècle. L’image, tout comme l’homme qu’elle représente, n’ont pas d’âge, sont hors du temps ordinaire et c’est Anders Petersen qui l’a photographié dans sa Suède natale, plus précisément dans le Värmland, au centre Sud du pays, là où il est né.
Le temps n’a pas de prise, non plus, sur la quatrième de couverture, en couleurs elle, et due à J.H. Engström qui signe un paysage dans lequel les résineux viennent marquer de brun et de vert sombre l’orangé des fougères séchées. L’image n’est pas vraiment nette, en accord avec le moutonnement presque exagéré des nuages blancs qui se déchirent pour nous laisser apercevoir un éclat de bleu. Elle n’est pas crédible, elle joue entre le chromo et la reproduction d’image, elle est à la fois une invite à se perdre et un souvenir d’espaces disparus. Et c’est dans le Värmland, puisque c’est de ce territoire qu’il s’agit, exclusivement et à deux regards.
Le livre est construit en deux temps, en deux parcours, qui font se succéder le noir et blanc intense et contrasté de Petersen et le mélange de couleurs sophistiquées et brutales à la fois et les noirs, blancs et gris d'Engström. L’exposition est également, sur le même mode, scindée en deux espaces où se développent les deux points de vue. Mais avec des choix formels différents : quand Petersen choisit d’accumuler des grands formats tous identiques, Engström agrandit démesurément les assemblages d’images qui figurent sur ses murs (une forme de mémoire/collage) et de sages formats encadrés de façon tout à fait classique, en bois, sans marge.
Ainsi, dans le livre comme dans l’accrochage, chacun est là, avec son identité propre, son esthétique, sa signature reconnaissable qui, au cours des quatre ou cinq dernières années les a propulsés parmi les photographes contemporains les plus importants. Ils se connaissent depuis longtemps, sont complices et amis : Engström, avant d’être l’assistant de Mario Testino puis de Anders Petersen a suivi l’enseignement de celui qui reste, incontestablement, le plus pur des continuateurs de Christer Stromhölm. Tous deux ont, d’ailleurs, la même admiration pour celui qui a fondé l’essentiel d’une photographie scandinave par ses enseignements en étant capable de transmettre des valeurs davantage que de la forme.
Un jour, les deux hommes se sont interrogés sur le fait qu’ils étaient originaires de la même région, du même espace et que ce territoire les avait formés, malgré eux peut-être, mais tout de même. Alors, chacun de son côté est retourné sur ses pas, sur son enfance, sur ses souvenirs. Mais sans nostalgie, plutôt avec curiosité pour ce bout du monde si peu peuplé. Et l’on a le sentiment que chacun s’y est trouvé, ou retrouvé, à sa manière.
Anders Petersen y a trouvé davantage de gens et beaucoup d’animaux, dont un bon nombre morts, chassés. Engström, lorsqu’il a conservé l’image d’animaux les a reproduits à partir de peintures ou d’images, comme certains paysages dont il fait vibrer la couleur irréelle comme nul autre. Par contre il s’est confronté aux jeunes, en couleur, au flash, de face. C’est dur, souvent désespérant, passablement alcoolisé.
Les deux regards sont tendres, qui ne portent aucun jugement, qui ont parfois mal mais qui ne s’appesantissent jamais, qui vont d’un visage à un arbre, d’un paysage à un bonhomme de neige, d’une réincarnation de James Dean à un décalque de rock attitude mal vieillie. Et chacun, radical, construit un incroyable équilibre de son propos individuel, tricote des renvois, tisse des correspondances, impose des ruptures et trouve pleinement sa musique, plus sentimentale — même s’il lutte — chez Petersen, plus déchirée — même s’il résiste — chez Engström.
C’est alors, quand on est vraiment captivé par la cohérence interne de chacun des deux propos, que l’on prend conscience du miracle. Ils sont deux, vraiment deux, vraiment différents et indépendants et autonomes et, pourtant tout cela ne fait qu’un ! Difficile de savoir comment cela est possible, qu’est-ce qui sert de liant alors que les travaux sont clairement distincts, qu’est-ce qui impose cette unité. Cela doit tenir au territoire commun, certainement, mais cette évidence n’explique rien, elle rassure un peu, simplement.
Car c’est certainement aussi dans le mystère de cette réussite tellement rare d’un concert harmonieux entre deux instruments que tout semble éloigner où naît le fait que nous sommes, au vrai sens du terme « captivés ». Au point de devoir retourner dans l’exposition, tout comme les auteurs sont retournés vers leur espace originel. Puisqu’il n’y a pas d’explication, autant les laisser parler, eux qui ne sont guère bavards dans un ouvrage dont le texte majeur, en conclusion du volume, est la notice consacrée au Värmland dans la Nationalencyclopedin suédoise.
« Le pays entre la rivière Klarälven et la châtaigner d’Ekallén est chargé de souvenirs quelque peu pénibles de temps de tristesse et de solitude. Mais il est aussi un sillon qui court, avec confiance et chaleur, jusqu’à Älgsjövallen, repaire de créatures de contes de fées et d’un élan indiscret. Mon appareil à portée de main, je photographie ces vieux rêves à travers les feuillages. Mes souvenirs ne pourront jamais être détruits car leur fin, dorénavant, ne réside plus en eux-mêmes. » écrit Anders Petersen. Et JH Engström de répondre : « Sans doute est-il impossible de revenir vraiment chez soi. C’est pourtant de là que je viens. Ces images rendent hommage aux gens et aux paysages qui sont mon origine. Je suis revenu à quelque chose que mon corps et mes émotions reconnaissent. »
On ne saurait mieux dire qu’ils ne font qu’un, le temps d’un livre et d’une exposition, en tout cas.
A noter, en bonus ou en cadeau, les petites merveilles que sont les vintages de tout petit format de Anders Petersen, qui correspondent à son premier livre, Gröna Lund, (Fyra Förläggare, 1973) et les inédits du déjà mythique Trying To Dance (Journal, 2004), sous forme, là aussi, de petits vintages d’une grande délicatesse.
Anders Petersen & JH Engström, From Back Home
jusqu' au 31 octobre 2009
Galerie VU’
2, rue Jules Cousin - 75004 Paris
Cette exposition est accompagnée du livre From Back Home
(design et typographie orginale du titre : Greger Ulf Nilson
Editions Max Ström, 320 pages, 48 €, qui a reçu le Prix du livre d’Auteur des Rencontres d’Arles 2009
Une édition spéciale, avec tirages originaux, signés et numérotés, est disponible à la Galerie VU’. Prix public : 350 €
C. C. (5 octobre 2009)









