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Des loups sont entrés dans Paris

par Mickaël Delis



LES LOUPS D'ESTOPPEY par Olivier Estoppey

La ministre de la Culture Christine Albanel a inauguré l'exposition « Les Loups d'Estoppey ». Ces œuvres avaient déjà tapé dans l'oil du cinéaste Pascal Thomas en 2005, lors d'une foire de sculpture contemporaine ; on les retrouve comme éléments de décors dans son film Le Crime est notre affaire, sorti il y a quelques semaines. Olivier Estoppey, dessinateur et sculpteur suisse de 57 ans a mis en scène, dans le jardin du Palais Royal, cette meute de loups sculptés.

Outre les superbes gants en lapin nain de la Maison Fabre, la toute nouvelle boutique concepto-indispensable de Stella McCartney, et la charmante vendeuse de chez Robert Normand, il y a une bonne, voire une véritable, raison de passer par les jardins du Palais Royal et les galeries du même nom dans le premier arrondissement de Paris.
En effet, dans cet historique, très bel et respectable endroit s'étend sur plusieurs mètres de gravier fin une imposante meute de loups en béton, toutes gueules ouvertes, courant à vive allure vers un objectif dont ils semblent seuls détenir le secret.
Cet investissement particulièrement réussi d'un des espaces historiques de la capitale est signé Olivier Estoppey, artiste contemporain Suisse, habitué des défis spatiaux et des recherches matérielles.

Treize loups en béton forment ainsi un essaim surprenant, et nous plongent au carrefour du rêve, du conte, du primitif et de la légende. La scène où se déroule l'action n'est pas pour rien dans l'enchantement éprouvé. On est loin de la farce médiatique d'un Koons s'emparant du tout puissant château de Versailles, de même qu'on est — quoique spatialement pas tant que ça — assez loin de ce qu'il reste des colonnettes gentilles de Buren et qui font, en l'état où elles ont été laissées, plutôt pâles figure à deux pas de là.
Il y a ici une réelle pertinence et une harmonie évidente qui émane de l'introduction de l'œuvre d'Estoppey dans ce jardin précieux.

Or à bien des égards, il s'agit pourtant d'une gageure. A commencer par le matériau utilisé. Car c'est une meute de béton qui fait irruption dans cet espace royal. La lourdeur glaciale du monde industriel répandue dans le faste aérien du dix septième siècle des puissants. Mais voilà que s'opère, ou s'est opéré, par le truchement d'un artiste éclairé, un anoblissement exceptionnel du matériau. Le béton fait ici intégralement œuvre d'art. Sa rugosité, sa lourdeur, sa robustesse, tout participe pleinement et du mouvement et de la forme superbe de cette meute hirsute en offrant une matière et une épaisseur admirable aux animaux du créateur helvète.

Il faut s'approcher très près de ces loups, mettre ses peurs dans sa poche, et laisser ses à priori d'esthète étroit à l'index, pour venir caresser de l'œil la fourrure de pierre de ces bêtes devenues fauves et en admirer la facture, car Olivier Estoppey laisse s'exprimer toute la richesse d'une matière relativement méconnue des arts plastiques. l'artiste réussit à rendre fascinante la moindre parcelle de chair de ces animaux face auxquels nous sommes normalement tentés de fuir. Or cette horde nous tient en haleine, et nous captive. Nous sommes confrontés à cette inquiétante étrangeté, en présence de loups effrayants et superbes qui semblent pétrifiés dans leur mouvement, aussi bien qu'ils semblent faire exploser leur pétrification.

Peut être s'agit-il de cette tension ensorcelante qui opère entre le dynamisme puissant des sujets et la robustesse écrasante du matériau qui les constitue. Quoi qu'il en soit c'est bien de puissance qu'il s'agit. Puissance de la nature. Puissance de cet assaut sorti des terres les plus boueuses, tombé de cieux trop gris, échappé d'on ne sait quel mur gigantesque pour venir fouler de leur pas vigoureux les allées royales du palais parisien.

On pense immanquablement à Anselm Kiefer - non pas tant pour le gigantisme que pour les teintes, les splendides camaïeux de gris, les accents argileux, et la vie froidement déroutante qui habite toute son œuvre. On pense aussi à Miquel Barcelo, et à cette épaisseur de la matière qui fait de ses toiles des sculptures à part entière et de ses sculptures des œuvres frappées d'un organisme rare.

On est avec Estoppey, comme avec ces immenses artistes contemporains, au cœur de la création, où l'œuvre semble encore frémir sous l'empreinte brûlante de son auteur, à l'instar de ces loups qui donnent l'impression de s'être échappés de l'atelier où ils ont été engendrés pour venir exposer la splendeur et le mystère intrigant de leur conception.

Il est vivement conseillé de croiser le chemin de cette renversante équipée, car il fait bon voir ces loups là. Les jardins du Palais Royal ainsi pris d'assaut se transforment en une bien heureuse ménagerie où l'on s'égarera avec délectation même par temps de pluie et de crise. C'est gratuit, c'est beau et l'eau du ciel ne fait jamais que mouiller.
Et pour ceux qui veulent vraiment dépenser de l'argent, il y a largement de quoi faire dans les boutiques qui assiègent ce jardin presque secret.

 

Les loups d'Estoppey
jusqu'au 25 janvier 2009
exposition en plein air dans le jardin du Palais Royal
Commissaire d'exposition : Pascal Thomas

La publication d'un livre d'Olivier Estoppey devrait bientôt voir le jour chez l'éditeur Buchet Chastel, dans la collection Les Cahiers dessinés.


M. D. (9 décembre 2008)


 




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