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La lumière accusatrice

par Pierre Deschodt


James Ensor est au musée d'Orsay. C'est une nouvelle qui doit se transmettre car l'occasion est belle de voir un artiste si vivant de son art que le monde lui est apparu grâce à lui. A partir de ses recherches sur la lumière il a vu, puis révélé.

Afin d'expliquer la profusion des portraits que James Ensor fit de lui-même (112), Emile Verhaeren écrivit qu'il aimait « avant tout son art et par conséquent celui qui le fait, c'est-à-dire lui-même ». Il est certain qu'Ensor ne prenait pas du tout son art à la légère. Le mouvement impressionniste, dont il est contemporain, ne lui inspire quelques années plus tard pas mieux que cette déclaration : « Mes recherches de cette époque précèdent celles des impressionnistes de France et d'ici. Les Manet et impressionnistes des années 1880 sont noirs, opaques et manquent de lumière ». C'est dire si le solitaire d'Ostende qui fut longtemps très mal accueilli du public et de la critique avait une haute idée de son art. C'est aussi l'homme qui trouvera dans son propre nom l'aubaine à un calambour que l'on pourrait trop facilement trouver consternant : James (art) Ensor. De toute façon ses toiles sont là pour nous éviter toute hâte dans ce sens. Ne pas oublier non plus que le hareng saur est la manne du nord, même s'il s'attache à lui quelque chose d'irrémédiablement cocasse. Le parallèle peut se poursuivre.

Singularité voulue, subie et entretenue. Ensor est libre et il en paye le prix. Sûr de soi, tranché et tranchant, il est aussi très exposé à la souffrance : « Les vives attaques de la critique ébranlèrent pendant quelques temps mes convictions et dans le doute je souffrais beaucoup (mon caractère est extrêmement impressionnable et sensible). »

Sa manne à lui c'est la lumière, opposée à la ligne « ennemie du génie », qui « ne peut exprimer la passion, l'inquiétude, la lutte, la douleur, l'enthousiasme, la poésie, sentiments si beaux et si grands. ». Cette lumière, il la recherche jusqu'à l'intimité, et cette intimité passe par le Christ, seule figure capable selon lui de l'exprimer dans ses nuances, révélées dans les moments publics de son existence : « L'Intense », ce sera Le Christ montant au ciel, « La Triste », Satan tourmentant le Crucifié, « La Gaie », L'adoration des bergers, « La Vive et Rayonnante », L'entrée à Jérusalem, « La Crue », Le Christ montré au peuple. « Je suis noble par la lumière », dira Ensor. Cette série de dessins intitulée « Les Auréoles du Christ ou les sensibilités de la lumière » sera présentée au Salon des XX de 1887.

Son très mauvais accueil ainsi que le triomphe concomitant remporté par Un dimanche après-midi à l'Ile de la Grande-Jatte de Georges Seurat le mortifieront. Mais l'année suivante sera pourtant celle de L'Entrée du Christ à Bruxelles, sa toile emblématique et cette œuvre prodigieuse, un absolu bousculement et une presse aussi réelle que figurée. Le porteur de lumière, c'est lui, le Christ ayant adopté les traits de l'artiste. Le tableau est absent de l'exposition qui montre cependant une eau-forte de 1898 qui le reprend.

Les masques, qui apparaissent dans l'œuvre d'Ensor dès son œuvre maîtresse de 1888, c'est le monde face à la lumière révélatrice, ainsi qu'elle le révèle, tel qu'il cherche à la fuir. Au milieu d'eux, seul l'artiste garde figure, fait face et la sauve. La complexité et l'absurdité de leurs expressions, de leurs postures, montre une ignorance butée, une solitude extatique et la concupiscence d'un tourment toujours vague. Une sorte de prostration mouvante. Le dessin Alimentation doctrinaire est on ne peut plus clair sur sa vision de la société, où les représentants de ce qui la fonde et la maintient (magistrat, nonne, homme politique) défèquent de concert sur une marée humaine grise qui n'obtient pour nourriture et pour couleur que celle uniforme en provenance d'une digestion hautaine et stupide. C'est la posture du pouvoir et leur naturel s'enfle et se défait de cette évidence. « Ah, il faut les voir les masques, écrit Ensor, quelle déroute lamentable : personnages terrifiés à la fois insolents et timides (.) et j'ai deviné l'énormité des déformations et devancé l'esprit moderne ». James (art) Ensor ou comment faire la lumière avec l'obligation d'en rire.

 

James Ensor
jusqu'au 4 février 2010
Musée d'Orsay
1, rue de la Légion-d'Honneur - 75007 Paris
Tél. : 01 40 49 48 14


P. D. (30 novembre 2009)


 




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