L’exposition Brancusi que propose Beaubourg au sein de ses collections permanentes est un triomphe. Mais ce triomphe ne se situe peut-être pas sur le terrain attendu par les commissaires et les organisateurs : il s’agit avant tout d’un triomphe de la glose et du commentaire.

Constantin Brancusi
Autoportrait, vers 1933
Epreuve gélatino-argentique - 23,8 x 17,8 cm
Coll. Centre Pompidou, Musée national d’art moderne
Réunion des musées nationaux (diffusion RMN) photo : Service Audiovisuel Centre Pompidou
© Adagp, Paris 2011
De quoi s’agit-il ? De la présentation des travaux filmiques et photographiques de Constantin Brancusi (1876-1957) sculpteur français d’origine roumaine, auteur de la célèbre Tour sans fin et de la non moins célèbre et coquine Princesse X, dont on dit, à juste titre, qu’il fit entrer son domaine de prédilection dans l’abstraction et la modernité. Le fait le plus flagrant de ce geste inaugural fut le procès à grand retentissement et à non moins grandes conséquences que lui intentèrent en 1927 les États-Unis, au sujet de son œuvre intitulée l’Oiseau d’or. Ce drôle d’oiseau fut en effet saisi par les douanes américaines qui refusaient de considérer le volatile comme un objet d’art à part entière, avec les déductions fiscales y afférant. Le procès qui s’ensuivit, gagné par Brancusi, a permis, après de passionnants débats, une redéfinition radicale de ce qui était art ou ne l’était pas, et son entrée (légale) dans la modernité.
Considérer du coup que tout ce qui touche à son œuvre est marqué d’un sceau visionnaire, il n’y a qu’un pas. C’est ce pas qu’ont franchi avec allégresse les commissaires de l’expo, qui déclarent dans leur note d’intention : « De tous les artistes de sa génération, le sculpteur Constantin Brancusi est assurément celui qui a le plus pleinement pris conscience de la révolution que le film et la photographie allaient accomplir dans la perception de l’œuvre d’art ». Prenant soin de se placer sous l’aile protectrice de Walter Benjamin et plus précisément de son texte sur L’œuvre d’art à l’heure de sa reproduction mécanique, les maîtres d’ouvrage n’hésitent pas, quitte à en conserver en main quelques touffes, à tirer leur démonstration par les cheveux.
Certes, Brancusi, sur les conseils de son ami Man Ray, a fait l’acquisition d’un matériel photographique et d’une caméra de bonne qualité (un Zeiss Ikon de 35 mm pour être précis). Mais voilà, il ne suffit pas d’avoir un bon matériel pour un être un bon cinéaste, et, à voir les films réunis à Beaubourg, Brancusi en donne la preuve éclatante a contrario. Car Brancusi manipule la caméra avec la même brutalité que le burin qui lui sert à concasser ses blocs de granit. Plans flous, mouvements erratiques, tremblés, passages de personnages inopportuns devant la caméra, les films de Brancusi sont parfaitement irregardables, à moins que le spectateur ait un goût particulier pour le mal de mer. Les seules images émouvantes sont prises par des tiers (dont Man Ray), visiblement plus au fait des contraintes filmiques, et permettent de voir, en blouse blanche, en barbe hirsute et cigare au bec, l’artiste au travail dans son atelier et dans ses jardins.
Brancusi avait également emporté sa caméra lors d’un voyage dans son pays natal. Il en rapporte un petit film consistant en un long travelling, (là encore tremblé et bougé), pris de son compartiment de train. Ce document appelle là encore un commentaire sidérant d’un historien de l’art qui voit dans cet exercice touristique une maîtrise totale de l’art cinétique et un contrepoint très médité de la Tour sans fin. Les photos, heureusement, ne sont pas du même acabit. Elles témoignent d’un beau travail sur les lumières et les ombres portées des travaux du maître. Si là encore, elles ne révolutionnent ni l’histoire de la photographie, ni celle de la sculpture, elles ont au moins le mérite d’être agréable à regarder.
Brancusi, film, photographie, images sans fin
Jusqu’au 12 septembre 2011
Centre Pompidou - 75191 Paris cedex 04
Tél. : 00 33 (0)1 44 78 14 63
Ouvert tous les jours de 11h à 21h, sauf le mardi
Entrée : 12 / 8 €
Catalogue : Brancusi, film, photographie, images sans fin, sous la direction de Quentin Bajac, Clément Chéroux et Philippe-Alain Michaud, co-édition Le Point du Jour / Centre Pompidou, couverture cartonnée, 173 ill., 234 pages, 39 €
A. D. (4 août 2011)



