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Double Bind/Arrêtez d'essayer de me comprendre ! Jusqu'au 30 mai 2010 à la Villa Arson, Nice

ART DÉRISION
par Alain Dreyfus & Claire Glorieux



Double Blind

Les œuvres de 40 artistes sont réunies à la Villa Arson de Nice. Une belle échappée hors du sens unique de l'information.

Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement : le Double Bind (double lien en français), est une injonction contradictoire, dans le style « je t'ordonne de me désobéir, sinon », ou encore « reste assis debout ! » Bref, une manière de mettre son interlocuteur dans une position intenable, quitte à le rendre fou. Certains diront que tout ou partie de l'art contemporain du XXIe siècle consiste à projeter le public dans une situation, sinon impossible, du moins dans des abîmes de réflexion dont l'issue est incertaine.

C'est à la mise en espace de ce principe d'incertitude que se sont livrés les commissaires de l'exposition « Double Bind/ Arrêtez d'essayer de me comprendre », placée sous l'égide des frères Jacques (Derrida et Lacan). Le premier avait constaté l'impossibilité contenue dans tout énoncé linguistique, et, a fortiori, lors du passage d'une langue à l'autre. Le second, exaspéré par certains de ses disciples qui, lors de ses fameux séminaires, continuaient à prendre des notes même lors des longs silences du maître, leur aurait lancé ce péremptoire « Arrêtez d'essayer de me comprendre ! »

Pour illustrer leur propos, les organisateurs de cette exposition à l'obscurité longuement concertée ont réuni, dans le cadre de la Villa Arson de Nice, une des plus prestigieuses écoles d'art françaises, quelque 70 œuvres d'artistes, dont Marcel Broodthaers, Robert Filliou, Brion Gysin, Raymond Hains, Robert Morris, Bruce Nauman, Philippe Parreno et Richard Serra, pour ne citer que les plus connus.

Que les visiteurs déroutés se rassurent : ils bénéficieront, tout le long de leur parcours, des services de l'inévitable casque audio-guide qui équipe à présent tous les musées dignes de ce nom. A ceci près que cet audio-guide se conforme avec une grande justesse à la thématique retenue. Œuvre d'Antoine Poncet, ces casques diffusent un texte strictement incompréhensible qui s'apparente, comme on voudra, au charabia ou au martien.

On pourrait penser que cette manifestation tient, dans le meilleur des cas au canular et au pire, à un foutage de gueule. Il n'en est rien, même si, et c'est tant mieux, beaucoup de pièces prêtent à rire ou à sourire, telle cette Nature morte Pomme Banane (acrylique sur toile de Thierry Lagalla, 2007) où le fruit défendu, surmonté d'un phylactère de bande dessinée, disserte ainsi sur le cher et le rare : « il est évident que si l'on a une seule pomme, la valeur de celle-ci sera beaucoup plus importante que si on en a plusieurs », tandis que sa protagoniste à la peau glissante s'interroge : « Ça marche aussi pour les bananes ? »

Mais c'est le travail de Boris Achour qui donne le ton. Située juste à l'extérieur de l'espace d'exposition, cette pièce sonore de 45 minutes donne à entendre la parole de Michel Prades, rendu aphasique à la suite d'un accident. Au début, on croit qu'il s'agit d'un comique un peu lourd, dont le propos hésitant est ponctué par les éclats toujours identiques d'un rire saccadé. Si on prête l'oreille, ce discours, qui ne cesse de chercher ses mots, se révèle d'une force d'émotion sidérante. Ce qui semblerait insupportable dans une situation dite normale oblige à une écoute incomparablement plus attentive qu'à celle d'un discours clair et construit.

C'est ce hiatus entre la parole fluide des « communiquants », l'idéal factice de « transparence » qui tente de nous faire croire que la pensée se donne immédiatement, que creusent la totalité des œuvres ici présentes. Toutes révèlent selon des stratégies qui leur sont propres, les altérations, les distorsions et les discordances qui adviennent inévitablement dans la construction et le partage du sens. La vidéo de l'artiste néerlandais Jan Ader Bas (I'm Too Sad to Tell You, 1971), le montre en train de pleurer. La cause de ce chagrin n'est jamais dite, ni même si elle est authentique. L'émotion, prend le pas sur les mots. Une manière surprenante de représenter l'indicible.

Le fil de la pensée retrouve ses droits dans la Machine à poèmes de Marcel Broodthaers (1965). Il s'agit d'un étui de machine à écrire dont les touches ont été remplacées par un magma de divers objets entourés de coton, dont la matière filandreuse évoque pour l'artiste le cheminement de la pensée. La Ville invisible l'escalier bancal du chinois Ma Chong a été construit selon des critères bien précis. L'artiste, originaire de Shangaï, a mis en relation deux statistiques de cette ville : celle de l'accroissement démographique et celle de la superficie d'habitation. Il a traduit ces deux chiffres en courbes, déterminant la hauteur de chaque marche, à raison d'une marche par année. Le visiteur est invité à emprunter cet escalier, pour sentir physiquement l'effet de déstabilisation que peut induire une cité post-capitaliste à l'urbanisme sauvage. On pourrait multiplier les exemples, mais rien ne vaut une visite in situ, tant sont riches les expériences proposées. Preuve que pour que le sens et le réel affleurent, il est indispensable, n'en déplaise au flux informationnel dont nous sommes abreuvés, de les mettre en doute et en déséquilibre. Ce qui n'est, après tout, que la bonne définition d'un travail d'artiste.

 

Double Bind/Arrêtez d'essayer de me comprendre !
jusqu'au 30 mai 2010
Villa Arson
20, avenue Stephen Liégeard - 06000 Nice
Tél. : 04 92 07 73 73
entrée libre


A. D. & C. G. (25 février 2010)


 








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