La chair est triste et lasse, les corps contraints ou avachis, les vues urbaines sans attraits, les intérieurs sordides : pourquoi la peinture de Lucian Freud, petit fils de Sigmund, parle-t-elle tant à notre inconscient ? Au point que son auteur qui dit vouloir que « la peinture soit chair » soit devenu l'artiste contemporain le plus cher du monde ?
Pour y répondre, il suffit de se rendre au Centre Pompidou) qui présente une importante rétrospective Lucian Freud, avec quelques 50 toiles, eaux fortes, photos et documents vidéo. De quoi permettre à tout un chacun de se forger une opinion sur une œuvre paradoxale, qui joue, comme une chanson de Gainsbourg, sur la beauté cachée du laid qui se voit sans délai.
Depuis 1987, quand le Centre Pompidou, à l'initiative de Jean Clair, avait organisé, sans galvaniser les foules, une première rétrospective Lucian Freud, plus rien ou presque en France sur le maître britannique. Si ce n'est une exposition en 1995 à la fondation Maeght de Saint-Paul-de-Vence où l'œuvre de Lucian Freud était mise en regard avec celle de son frère (devenu ennemi sur le tard) Francis Bacon.
Cette manifestation n'était (quelles que soient ses qualités), sans doute pas le meilleur moyen d'aborder une œuvre pour ce qu'elle est, tant on était pris malgré soi par un jeu en forme de test comparatif, qui ne tournait pas — c'est affaire de goût — au profit de celui qui entre aujourd'hui à Beaubourg par la grande porte. Cette grande porte s'ouvre sur une salle exigüe pour une petite huile sur toile de 1944 qui a le mérite de n'être absolument pas représentative de ce qui va suivre. Baptisée The Painter's Room, ce tableau d'inspiration surréaliste tendance Magritte laisse passer par une ouverture une tête de zèbre empaillée au-dessus d'un canapé au pied duquel traîne un chapeau claque renversé. Les couleurs sont nettes, franches, criardes. On pourrait croire s'être trompé d'étage.
Structurée autour de l'atelier (idée lumineuse puisque Freud n'a jamais peint sur le motif) l'exposition permet très vite de retrouver ses marques. Vue de la fenêtre de l'atelier du quartier londonien de Paddington, où l'artiste a vécu plus de 40 ans, le regard plonge au cœur d'arrière-cours de brique ocre et de cheminées carotte sur une décharge où des épaves domestiques, literies et appareils ménagers hors d'usage, gisent au sein d'une végétation maigre et hirsute. Ce regard froid et entomologique sur les choses n'est pas exempt de beauté, comme cet évier souillé de tartre dont les reflets d'émails et les coulis d'eau suintant de robinets de cuivre prennent la lumière avec la délicatesse d'une nature morte de Chardin.
Il en va de même pour les natures vivantes. La lumière zénithale qui nimbe les corps nus, marque de fabrique de l'artiste, est impitoyable. Homme ou femme sont saisis dans une authenticité plus vraie que nature. Les corps sont souvent saisis dans des poses obscènes où les « parties honteuses » sont outrageusement mises en valeur. Les corps sont blafards, creusés, striés de veinules, de rides et de plis, bref, ne répondent pas aux canons de la beauté lisse et sans défaut d'une imagerie pour papier glacé, mais plutôt à ceux d'une carnation bouchère. Au point d'atteindre, pour certains modèles récurrents, à la monstruosité. Telle cette femme obèse bouffie de sommeil, qui répand sur un canapé défoncé ses seins flasques, son estomac en barrique et ses cuisses en jambons.
Depuis quelques années, Leigh Bowery est un des sujets préférés de Lucian Freud. Icône de la scène gay, il offre au regardeur en position de voyeur obligé le spectacle de son sexe en demi-érection, affalé et offert sur un tas de draps froissés, un pied sous lui et l'autre reposant sur un matelas sale et tout aussi dénudé. Ce qui pourrait s'apparenter à de la pornographie en est pourtant à mille lieux. Même si ces toiles sont troublantes, elles dégagent une profonde humanité. Pas une humanité tendre, mais à l'état brut, animale, soulignée par la présence de chiens qui partagent le sommeil et l'abandon de leurs frères mammifères. Lucian Freud aime les jeux de miroirs, parce que ceux-ci réfléchissent, en particulier son image. Il se fait subir le même traitement qu'à ses modèles, si ce n'est que sa vigilance, ou son narcissisme, n'est jamais prise en défaut. C'est sans doute pour cela que ses autoportraits, nus au grand plan sur le visage, sont fascinants, non de laideur mais de beauté.
Car la cruauté de Lucian Freud s'appuie sur une grande science de l'harmonie. Jouant avec l'histoire de l'art, nombre de ses toiles s'appuient sur les structures des toiles de Watteau, Ingres, Chardin et Cézanne. Celles-ci sont regroupées dans la salle dite des « reprises ». Ces hommages aux grands maîtres témoignent aussi d'une très grande liberté, acquise au fil des ans par cet homme de 88 ans, à qui certains attribuent une descendance de 40 enfants. Preuve une fois de plus que la peinture conserve et que toute reproduction n'est pas interdite.
Lucian Freud L'atelier
Jusqu'au 19 juillet 2010
Galerie 2 du Centre Pompidou
Place Georges Pompidou - 75004 Paris
Ouvert de 11h à 21h sauf le mardi
Tarifs : 12 € / 9 € / et tarifs réduits donnant accès à l'ensemble des expos du Centre
CATALOGUE Publié aux Éditions du Centre Pompidou sous la direction de Cécile Debray, avec des textes d'Éric Darragon, de Jean Clair, de Laurence des Cars, de Philippe Comar et de Richard Shiff, 304 pages, 300 illustrations couleur, 44,90 €
A. D. (11 mars 2010)









