Que le réel soit inadmissible, chacun peut en faire tous les jours l’expérience. Mais ajouter que « d’ailleurs, il n’existe pas » est déjà plus discutable. Ce qui est indiscutable en revanche, c’est que cette thématique sur l’existence ou non du réel fait l’objet dans le lieu-dit HAB (pour Hangar à bananes) de Nantes, d’une exposition troublante, dans tous les sens du terme.

Marc Bauer
Cinema, 2009
Crayon gris et noir sur papier
230 x 325 cm
Collection Hauser & Wirth, Suisse
Troublante parce qu’elle dispose pour développer ses vues d’un espace on ne peut plus tangible et de dimension gigantesque. Troublante aussi parce que la qualité et la cohérence des œuvres exposées est à même de faire vaciller les certitudes les mieux ancrées. Pensée et voulue par Jean-Charles Vergne, directeur du Frac Auvergne, elle réunit cinq artistes aux démarches très différentes mais qui tous interrogent les limites de la perception. Prenons un exemple. Le travail de Philippe Cognée, clé de voûte de l’expo, pourrait se résumer en une phrase : la transfiguration du banal. Cet artiste, l’un des rares qui utilise encore la peinture comme medium, prend pour objets les objets les plus rétifs au lyrisme : containers, machines à laver, ou plans masse de cités indistinctes. Pour ajouter encore à la platitude, il enduit uniformément ses toiles de cire, tout comme un boucher enveloppe sa marchandise de cellophane. Mais cette accumulation de non effets provoque pour le spectateur un effet inverse. Pour la plupart en grand format, ces toiles provoquent le regardeur, tant par leur facture que par leur surprenante et sensuelle matière, une émotion qui le projette en plein dans la beauté et l’horreur du monde. Tel ce match de boxe bousculé qui fait l’affiche de l’expo que dans une vision sérielle en 36 tableaux de cadavres de bœufs écorchés, pris, si l’on peut dire sur le vif, dans l’abattoir de la Ferté-Bernard.
Le travail du photographe et vidéaste britannique Darren Almond dispose lui aussi d’une sidérante charge émotionnelle. Ces photos grands formats que l’on prend d’abord pour des paysages de neige sont en fait prises en Sibérie sur les lieux d’anciens goulags, où les zeks (zaklioutchoniï) extrayaient, dans des conditions épouvantables, le nickel. Une activité toxique, où ne subsistent que le souvenir des disparus et de la toundra, qu’un désert blanc parsemé de troncs érodés et calcinés. Idem pour cette vidéo qui filme en gros plan le visage d’un travailleur de l’enfer. Dans une île de Java, au pied d’un volcan, avec un linge pour se protéger le visage, il taille et transporte des blocs de souffre jaune vif et fumants, à peine sortis d’un volcan. On lui doit aussi des images plus apaisées, telles ces falaises sur la mer, photographiées avec un temps de pose de plusieurs minutes qui donnent à ce paysage toutes les qualités de l’irréalité.
L’artiste suisse Marc Bauer a choisi le fusain et le crayon pour tenir un journal intime à vocation universelle. Voisinent notations personnelles d’une déchirantes tristesse, grand format de salle de cinéma imaginaire et plan sur une maison impersonnelle. Jusqu’à ce qu’on apprenne qu’elle se situe au Pakistan et servait de refuge à Ben Laden.
L’allemand Eberhard Havestock sait quant à lui tirer tout le lyrisme possible du cadavre d’une belle américaine pourrissant dans un cimetière de voitures, et le grand cinéaste américain Jim Jarmusch propose de clore cette très belle visite par la projection de son long métrage The Limits Of Controls (1h52mn, 2009), une course poursuite d’une trépidante lenteur, entre un tueur à gage et sa victime. Bienvenue dans le monde réel ?
Le réel est inadmissible, d’ailleurs il n’existe pas
Jusqu’au 5 février 2012
Exposition collective : Darren Almond (GB) • Marc Bauer (CH) • Philippe Cognée (F) • Eberhard Havekost (D) • Jim Jarmusch (USA)
Hangar à bananes
21, quai des Antilles - Île de Nantes
Tél. : 02 28 08 77 28
ouvert les mercredi de 14h à 18h, samedi de 13h à 20h et dimanche de 13h à 19h
Entrée libre
A. D. (16 janvier 2012)




