L’artiste vidéaste Ali Kazma expose cinq de ses œuvres à la Villa des Tourelles de Nanterre. Sur la beauté des gestes humains au travail.
Se conformer aux règles de l’art n’est pas une attitude si courante sur la scène contemporaine, plus prompte à s’en affranchir pour privilégier le discours critique, l’ironie et la provocation. Né à Istanbul en 1971, Ali Kazma déploie une approche différente. Le fruit de son travail, exposé ici, consiste en un corpus de cinq vidéos de 12 minutes maximum, projeté simultanément dans la même salle, en boucle et en léger décalé, selon un rythme aléatoire. Le lien entre ces entités ? Toutes sont consacrées au travail en train de s’accomplir (bonne définition du Work in progress), dans des activités aussi diverses que la boucherie, l’horlogerie, la danse, la fabrication de jeans, la sidérurgie ou la chirurgie du cerveau.
Des documentaires ? à coup sûr. Tant leur rendu — sur le motif — du travail industriel, artistique ou artisanal, doublé d’une éloquente absence de commentaire, est un perspicace exposé sur la richesse, la complexité, la beauté et la cruauté des lieux de production.
Des œuvres d’art ? Surtout. La précision clinique de l’image, la science du clair obscur, la subtilité des cadrages, la dynamique du montage et la sensibilité du filmeur font que ces installations se contemplent comme autant de vignettes ou d’enluminures patiemment ciselées par un moine du Moyen Âge. Une comparaison restrictive, tant l’œuvre kaléidoscopique d’Ali Kazma fourmille de citations et d’hommages aux maîtres anciens et modernes. De Rembrandt à Fernand Léger et Joris Ivens, en passant par Jérôme Bosch, Francis Bacon, Chaïm Soutine, Piet Mondrian ou Jean Siméon Chardin. La liste n’est pas close.
La scénographie de l’installation d’Ali Kazma à la Villa des Tourelles est conçue à la manière d’une exposition de tableaux. La galerie, plongée dans l’obscurité, baigne dans une teinte gris sombre. Les murs reçoivent, selon un espacement régulier, 5 écrans d’une dimension de 3 mètres sur 2,50 m. Le son des cinq vidéos est diffusé en simultané. Libre au visiteur de se fixer sur un écran ou de circuler de l’un à l’autre dans un espace qui agit en résonance. Chaque pièce est habillée d’un cadre noir rectangulaire. Pour enfoncer le clou, l’interminable générique filmique habituel fait place à un simple cartel : le titre de l’œuvre, le lieu, la date et la signature. La démarche d’Ali Kazma est claire : il s’agit bien d’un dispositif cinématographique, mais aussi, au sens propre, d’une étude de matières.
Pourquoi avoir choisi le mode de l’exposition ? « Les différentes combinaisons et juxtapositions de vidéos, répond Ali Kazma dans un entretien(1), révèlent leurs propres dynamiques. Chaque vidéo ayant sa propre durée, on ne voit jamais la même combinaison d’images, comme on n’entend jamais la même bande-son deux fois. Avec cinq vidéos, la complexité croit bien évidemment de façon exponentielle. »
Une femme pétrit la terre comme un boulanger malaxe sa pâte. Ceramist studio (2007), donne à voir, dans une temporalité reconstruite, la fabrication d’un vase décoratif. Plans alternés en souplesse sur les mains, le visage, l’objet en élaboration : tout est palpable dans ce dialogue en harmonie, en négoces et en repentirs avec ce matériau, seul à pouvoir passer en douceur de l’informe à la forme. Comme le souligne la bande-son où le souffle de la céramiste fait écho au murmure de la matière modelée.
Pour créer un climat propice au tournage, Ali Kazma a simplifié au maximum son dispositif technique. « J’ai tourné et monté moi-même, je n’ai pas d’équipe, de lumière ou d’assistants, dit-il(1) (…) je ne veux pas interférer — avec une présence importante — sur ce que je tourne. Je préférerais plutôt être un équipement, ou mieux encore, un fantôme — autant que cela soit possible. » Ali Kazma n’impose pas sa caméra, rend sa présence la plus discrète possible, au point de se faire oublier. De fait, les « travailleurs » n’apparaissent jamais comme des acteurs, mais comme des hommes et des femmes tout entiers voués à leur labeur. Si Cemarist Studio dégage une sensation de sérénité, il n’en va pas de même lorsque l’artiste s’attaque aux métiers qui travaillent la chair, animale ou humaine.
Slaughterhouse, (2007 — non visible ici), est filmé dans le plus grand abattoir d’Istanbul et n’épargne rien du processus de mort. Les bovins sont dans un premier temps placés dans une armoire métallique ou une décharge électrique les paralyse. Ils sont alors sortis avec un treuil, par une patte arrière, pour que, la tête en bas, leur cou soit placé sous le couteau de l’égorgeur qui opère selon la tradition hallal. Si on pense immanquablement au Sang des bêtes de Georges Franju, tourné dans les abattoirs de la Villette en 1949, plaidoyer aussi déchirant qu’emphatique contre cette forme de massacre de masse, la comparaison s’arrête là. Nul jugement ni sensationnalisme chez Ali Kazma, pour qui la mort n’est qu’une étape indispensable dans le processus de transformation de l’animal vivant en viande propre à la consommation. Pas de jugement sur les employés de l’abattoir, mais un point de vue à froid sur leur savoir-faire et leur dextérité à dépecer et à débiter les carcasses, et des prises de vues qui fouaillent dans la chair et le sang, avec des plans en torsion, bien dans la manière de Francis Bacon.
Ali Kazma, nous livre un panorama fécond sur des mondes fermés et jamais encore documentés avec une remarquable rigueur filmique. Son travail encyclopédique est loin d’être achevé : « J’ai, dit-il, un projet avec un taxidermiste, j’envisage de travailler avec un cuisinier, un peintre, un réalisateur de cinéma, dans une raffinerie, dans une usine automobile, avec un fabricant d’armes, dans un cirque, sur un pétrolier, avec une troupe de théâtre, avec un philosophe, un athlète…(1) »
En ce sens, l’œuvre d’Ali Kazma est appelée à faire date, tant pour les documents historiques qu’il nous propose, que pour sa beauté plastique, qui l’inscrit de toute évidence à une place essentielle de l’histoire de l’art du XXIe siècle.
(1) La Temporalité : une position charnière du travail, entretien avec Mo Gourmelon, éditions Espace Croisé, Centre d’art contemporain de Roubaix, mars 2010.
Savoir-faire Ali Kazma
Jusqu’au 8 janvier 2011
Villa des Tourelles
9, rue des Anciennes-Mairies – 92000 Nanterre
Ouvert les mardi, jeudi, vendredi de 16h à 19h, les mercredi et samedi de 14h à 19h
A. D. (30 décembre 2010)




