On pourrait se croire dans les salons d'un collectionneur aux goûts éclectiques et aux moyens sans limites. Sur ses murs, les primitifs italiens voisinent avec les grands maîtres de l'école flamande, Watteau et Fragonard avec Manet, Monet, Courbet, Sisley, Seurat, Utrillo, Cézanne ou Matisse, l'énumération n'est pas exhaustive. Et pourtant, on ne voit rien. Non que ces ouvres soient installées selon un dispositif compliqué qui en rendrait l'accès malaisé. Au contraire, l'accrochage est d'une grande clarté, d'une sobriété proche de la banalité. C'est le contexte où elles sont données à voir qui les rend difficilement regardables.
D'ordinaire, on consulte le cartel pour connaître ou s'assurer de l'identité de l'auteur du tableau, de son éventuel titre et de sa date de réalisation, toutes choses dont on s'acquitte ou non après avoir examiné l'ouvre offerte à notre regard. Dans l'exposition proposée par le Musée d'art et d'histoire du judaïsme (Mahj), la situation est inversée. Le cartel prend une place démesurée et ce ne sont plus les ouvres qui sautent aux yeux, mais leur destin de marchandise et les méandres tragiques de leur circulation.
« A qui appartiennent ces tableaux ? » raconte avec une scrupuleuse précision l'histoire du pillage méthodique effectué par les nazis (avec la collaboration de Vichy et son arsenal de lois raciales et de confiscation des biens des déportés), au détriment des juifs. Elle réunit 53 chefs d'ouvres (pensionnaires des grands musées français, prêtés par les Musées nationaux Récupération, les MNR) dont les ayants droit n'ont pas étés retrouvés. Chaque toile est accompagnée d'un texte explicatif donnant l'identité de la personne spoliée ou du marchand qui a effectué la transaction, puis leurs pérégrinations vers les dépôts allemands où étaient centralisés les pillages d'ouvres réalisés dans tous les pays d'Europe occupés.
Les tableaux sont aussi flanqués d'une photographie de dos, l'envers du décor en quelque sorte, où sont indiqués, à coups de tampons, d'étiquettes, de numéros et d'initiales, leurs trajets et leurs changements de « propriétaires ».
Leur destination ? Les musées du grand Reich, au premier chef celui de Linz, voulu par Hitler, mais aussi les collections des caciques du régime, tel Hermann Goering, qui, en quatre ans, s'est rendu 21 fois au jeu de Paume (où était entreposé le fin du fin des confiscations), pour enrichir ses propres cimaises. « L'Art dégénéré », banni par les nazis, n'a pas échappé au grand mouvement de spoliation : ces ouvres « immontrables » dans l'Allemagne hitlérienne pouvaient toujours servir de monnaie d'échange dans toutes sortes de tractations.
Les ouvres présentées au Mahj ne sont qu'un petit échantillon du pillage : on estime à 100.000 le nombre d'objets d'art qui ont quitté la France durant l'Occupation. Entre avril 1941 et juillet 1944, l'Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR), qui sévissait dans toute l'Europe occupée, expédia de France en Allemagne 138 wagons contenant 4 174 caisses. Il ne faut pas non plus minimiser le rôle d'Otto Abetz, ambassadeur du Reich à Paris, même s'il fut rapidement mis à l'écart par l'EER. Son action fut brève, mais efficace. Du 27 au 30 août 1940, avec l'appui de la police allemande, il fit saisir les collections Rothschild et celle de galeristes de premier plan, tels Wildenstein, Rosenberg, Bernheim et Kann. Le butin fut considérable. Ceux qui avaient pris la précaution, avant de fuir, de confier leurs trésors à la garde des musées nationaux ne furent pas non plus épargnés. Le 11 avril 1941, les services de l'ERR ont ainsi fait main basse au château de Sourches sur les 130 caisses de la collection David-Weill, soit 2 900 pièces. L'aspect « officiel » du pillage se double d'un aspect privé. Pendant l'Occupation, Paris était un marché de l'art particulièrement florissant : beaucoup de particuliers en fuite ont dû se défaire dans l'urgence et à bas prix de leurs collections, au profit de marchands qui les ont revendues à des prix « compétitifs », à une clientèle allemande le plus souvent.
A.D. (09 octobre 2008)







