Le plus grand écrivain n’ayant jamais écrit dignement fêté à la Fondation Ricard.
Il a inspiré à Flaubert le personnage de Frédéric Moreau, le héros de L’Education sentimentale. Correspondant privilégié de Marcel Proust, il aurait eu une influence décisive sur la tonalité et la structure d'A la Recherche du temps perdu. Et pourtant, qui se souvient de Félicien Marbœuf, né en 1852 et mort en 1924 ? Une poignée d’happy few, tout au plus, mais dont la ferveur est sans limite. Au point que Jean-Yves Jouannais les a réunis pour qu’enfin hommage soit rendu au « plus grand écrivain n’ayant jamais écrit ».
Extrait d’une lettre de Marcel Proust à Félicien Marbœuf : « La page s’est habituée à votre mutisme, face à elle , et pourtant combien fort, j’aimerais vous le clamer, parmi les littérateurs du siècle, vous êtes le plus grand, le plus juste, le plus original (…) Si votre silence mérite tant le respect du siècle, c’est qu’il est exactement le contraire d’un aveu de médiocrité, d’une impossibilité à écrire, mais bien le signe d’un projet aux rivages jusqu’alors inabordés, d’une idée de la littérature si vertigineuse qu’aucun grand homme avant vous ne l’avait conçue ».
Rédacteur en chef de la revue Artpress durant neuf ans, critique d’art et commissaire d’exposition, Jean-Yves Jouannais s’intéresse aux marges de l’art et à ses personnages atypiques. En 1998, il publie Artistes sans œuvres dont la figure de proue est le fameux scribe de la nouvelle de Melville, Bartelby, celui dont la fameuse phrase « I would prefer not to » (je préférerais ne pas) se révèle d’une force de subversion inversement proportionnelle à la passivité poliment revendiquée de son énoncé.
Dans l’essai de Jean-Yves Jouannais(1), réédité aujourd’hui, Félicien Marbœuf est en bonne compagnie. On y trouve le fulgurant suicidé du surréalisme, Jacques Vaché, le non moins fulgurant auteur des Nouvelles en trois lignes, Félix Fénéon, et Marcel Duchamp, « démobilisateur professionnel des crédos artistiques » pour ne citer que ceux là. La vie de Marbœuf, telle que la narre Jouannais, tient en peu de lignes. Rejeton d’une famille bourgeoise et cultivée — elle reçoit fréquemment Gustave Flaubert à sa table — Félicien se voit octroyé par ce dernier, comme nous l’avons dit plus haut, le statut paradoxal de héros de roman « De personnage, écrit Jouannais, il ne cessa de désirer devenir écrivain. Sans relâche, il chercha, année après année, le sujet, le prétexte d’une œuvre. Mais aucun ouvrage, recueil ou simple aphorisme — hormis sa correspondance — ne vint sous sa plume. » De plus, une affaire de mœurs l’oblige à quitter brusquement la France. Accusé (semble-t-il à raison), d’attentat à la pudeur sur une enfant de onze ans, il embarque pour le Canada, très précisément pour la ville de Glooscap, dans le Nouveau Brunswick, où cet érudit devient rapidement directeur de la grande bibliothèque. D’autres sources, sans doute moins fiables, lui attribuent aussi une liaison torride avec la révolutionnaire Louise Michel.
Pour retracer la vie, et, si l’on peut dire, l’œuvre de Félicien Marbœuf, Jean-Yves Jouannais a demandé à 24 artistes de travailler sur les rares traces laissé par ce météore des lettres. Photos jaunies, extraits de correspondance, tableaux et albums de famille, documents écrits ou sonores, et même quelques films donnent à cette exposition monographique sise à a fondation Ricard, l’aspect d’un petit musée de province célébrant son grand homme d’intérêt local : reconstitution du bureau du maître, avec forces objets de curiosité et animaux empaillés, plans de la cabane (fort luxueuse) qu’il se fit construire au Canada, toiles brumeuses évoquant son départ outre Atlantique, ou, plus émouvant encore, des rouleaux Edison étonnamment conservés où Marbœuf, en roulant les R, déclame quelques poèmes extraits de la Divine Comédie.
A ces témoignages flagrants, s’en ajoutent d’autres qui jouent davantage sur le mystère et le flou du personnage, tels ces grands portraits dans des teintes pâles, où l’on devine l’homme plus qu’on ne le discerne. Ce doute instillé par ces œuvres est plus proches de la vérité. Il faut dire en effet que Félicien Marbœuf est une pure fiction, sans doute plus vraie que nature, mais le fait est avéré, il n’a jamais existé que dans l’imagination de Jean-Yves Jouannais, qui en fait en quelque sorte le soldat inconnu des artistes sans œuvres. Tout comme les voies divines, celles de la fiction sont parfois impénétrables. Pour rester dans le même registre, on donnera ici in extenso le nom des artistes ayant participé à cet exercice, sans préciser qui a fait quoi. A charge pour le visiteur de rendre à chacun son travail.
Figurent donc au générique : Luc Andrié, Gilles Barbier, Alain Bublex, Isabelle Cornaro, Nicolas Darrot, Olivier Dollinger, Christophe Duchatelet, Jean-Baptiste Ganne, Dora Garcia, Franck Gérard, Guy Girard, Jakob + MacFarlane, Christian Lacroix, Perrine Lievens, Pascal Martinez, Nora Martirosyan, Antoine Poncet, Pascal Quignard, Alain Rivière, Antoine Roegiers et Denis Savary.
(1)Artistes sans œuvres, Préface de Enrique Vila-Matas. éditions Verticales 210 p, 17,90 €
Félicien Marbœuf, in memoriam (1852-1924)
jusqu’au au 11 juillet 2009
Une proposition de Jean-Yves Jouannais
Fondation d’entreprise Ricard
12, rue Boissy d’Anglas - 75008 Paris
du mardi au samedi de 11h à 18h
Entrée libre
A. D. (7 juillet 2009)








