Après une exposition l’été dernier à la Station de Nice, Ingrid Luche présente son Lapin turquoise à la galerie Air de Paris. Cette ancienne élève de la Villa Arson continue ses recherches autour des nouveaux états de perception dans un monde déréalisé où le lapin de Lewis Carroll a pris des couleurs.

Ingrid Luche
Papillon
Peinture gouache et acrylique sur papier, ruban adhésif sur papier
34,5 x 47 cm
courtesy galerie Air de Paris
Ingrid Luche est une artiste discrète qui depuis le milieu des années 90 trace un sillon dont l’étrangeté se manifeste tout d’abord par un brouillage de toute possibilité d’interprétation de son travail, comme s’il s’agissait avant tout d’en finir avec le sens comme préalable pour aller ailleurs vers de nouveaux commencements. Cette démarche oblique du diffus se double d’une volonté de refuser la production d’objets spectaculaires en allant vers le déceptif. Une manière de signaler la fin des œuvres totalisantes comme signature d’un grand mouvement participatif de tous avec tous, avec l’artiste au dessus comme référent absolu donnant une aura à tout ce qu’il touche. Chez Ingrid Luche rien de pharaonique ou de luxueux, il ne s’agit pas de faire de la sociologie déguisée en grand œuvre mondialiste ni d’objets scintillants revisitant l’histoire de l’art. Elle s’inscrit plutôt dans l’exploration des nouveaux rapports qui s’esquissent dans les musées et les galeries entre les visiteurs et les œuvres.
Maintenant les objets exposés acquièrent une dimension indépendante, magique, opérante par leur exposition même. Une expérience sensorielle inédite s’amorce alors entre le visiteur de musée et les œuvres qu’il regarde. C’est ce lien impalpable qu’interroge Ingrid Luche en le matérialisant ; dans certaines de ses créations presque vaudous notamment ses robes rituelles en jean qu’elle conçoit en y incluant des petites notices et post-it cousus où elle inscrit ses pense-bêtes. Ici il ne s’agit plus de produire des objets manufacturés et des dispositifs comme Marcel Duchamp, ou d’en finir avec l’esprit de sérieux dans l’art par le zen, la destruction et l’humour comme chez Georges Brecht et les Fluxus. On explore les nouveaux rapports que les œuvres vivent avec les individus, qui regardent celles-ci sans les cannibaliser ni les analyser de manière cérébrale mais étant aspirés vers des univers incertains, ineffable et problématiques pour les normes du monde réel.
L’innommable est de retour. Il n’est cependant plus incarné par Molloy, Watt et Malone, les créatures hâves et brinquebalantes de Beckett, mais par l’écosystème en apnée des espaces muséaux qui proposent d’étranges expériences où l’homme est happé comme ici même à Air de Paris par un petit lapin turquoise caché entre une vitrine et une porte à moitié fermée, ou par une créature ethnologique transgenre quelque peu fantasmatique, Monsieur Pigman.
À côté de ces recherches sur les nouvelles mutations artistiques, Ingrid Luche tient aussi ce qu’on pourrait considérer comme des carnets de voyages, sous forme de dessins très colorés qui sont autant de réminiscences d’endroits où elle fut de passage, comme récemment New York. Une aile de papillon, presque psychédélique par ses contours rose fluorescent, un fragment de macadam, une perspective de rue à l’horizontalité onirique, tous ces éclats fugitifs de souvenirs dessinés suffisent pour dresser un théâtre de la mémoire teinté de fantastique. Il s’agit en effet d’être déjà ailleurs dans le temps, ce que réussit très bien Ingrid Luche.
Ingrid Luche : Le Lapin turquoise
jusqu’au 21 janvier 2012
Galerie Air de Paris
32, rue Louise Weiss - 75013 Paris
Ouvert du mardi au samedi, de 11h à 19h
R. G. (10 janvier 2012)




