
Léopold Survage
Coucher de soleil
huile sur toile, 88,9 x 116,2 cm
© Musée du Montparnasse
À l’occasion de l’année de la Russie en France, une très belle exposition des artistes russes « hors les murs » a lieu à Montparnasse, qui fut leur lieu d’élection. L’occasion de voir un choix très divers de peintres qui furent tous à la pointe des avant-gardes sans jamais renoncer à leur identité russe.
Le trop méconnu musée du Montparnasse poursuit sa programmation d’expositions hors du temps dialectique de l’histoire de l’art, en ouvrant cette fois ses portes aux artistes russes s’étant émancipés en dehors de la Russie, « hors-frontière » donc, mais vibrant de cette singulière force spirituelle slave. La quintessence de l’âme russe à travers les arts pourrait être résumée par le truisme suivant : un emploi de couleurs chaudes et contrastées au service de l'expressivité des visages et des paysages, sans jamais forcer le trait mais en se focalisant sur la force émotionnelle que le sujet suggère au peintre.
Sans forcer le trait et l’usage des lieux communs, tout comme l’Histoire de la Russie s’est construite en dehors de l’Occident, la littérature et le cinéma russe recèlent une singularité extrême non réductible à leurs pendants européens. L’histoire de la peinture russe possède elle aussi sa spécificité formelle. Celle-ci relie d’un fil indicible les constructivistes aux peintres abstraits et, plus largement, englobe trois siècles de peintures russes dans un même sas où circulent, pérennes, le folklore et l’imaginaire slaves avec en arrière-fond structural l’art iconique.
Le musée du Montparnasse pour cette exposition a choisi de se pencher sur le patrimoine pictural russe qui s’est construit en exil du communisme, couvrant un large spectre, de Liubov Popova à Tamara de Lempicka, en passant par Marie Vassilieff (le musée du Montparnasse est établi dans son ancien atelier), Georges Annenkov, Serge Ivanoff, Sonia Delaunay, Boris Anisfeld ou Alexandre Iacovleff.
On appréciera une belle série de nus féminins, notamment le Nu couché de dos de Kisling, où la sensualité voluptueuse d’un corps de femme vu de dos repose sur un agrégat de couleurs bariolées dans une teinte violacée. Shulamite de Boris Anisfeld formalise dans un cadre symboliste le corps féminin baignant dans un paysage fantastique. La Jeune femme dénudée sur fond rose de Mané-Katz est peut-être le tableau le plus touchant de cette exposition. On y voit une jeune femme brune la tête penchée de côté, le regard empli de mélancolie, se tenant les mains et laissant voir une opulente poitrine dénudée. Dans cette figure imposée de la jeune femme éplorée, Mané-Katz fait surgir une puissance de douceur et de sensualité puisée dans le vécu et les coutumes des juifs d’Europe central, et réussit à atteindre une force d’évocation proche de la sidération. Le Nu assis d’Arapoff, apporte au néo impressionnisme à la française une touche russe dans la mobilité du corps.
Dans un autre registre le Portrait du danseur Léonide Miassine de Léon Bakst, l’illustre décorateur concepteur des ballets russes de Diaghilev, apporte une mise en espace de l’opacité de la mise en portrait, quand le personnage assis et pensif est comme recouvert d’un hâle de brume d’où seul une main et les traits du visage surnagent.
On l’aura compris, ce parcours russe est un voyage poignant dans le temps d’une histoire méconnue, celle de la peinture russe au XXe siècle, entre avant-garde et abstraction, exil et oppression, tradition et table rase.
Les artistes russes hors frontières
Jusqu’au 31 octobre 2010
Musée du Montparnasse
21, avenue du Maine - 75015 Paris
Tél. : 01 42 22 91 96
tous les jours sauf lundi, de 12h30 à 19h
Tarifs : 6 € ou 5 € en tarif réduit
Catalogue de l’exposition : Les artistes russes hors frontière, textes d’André et Vladimir Hofmann et de Georgy Khatsenkov, illustrations couleur, 224 pages 35 €
R. G. (31 août 2010)



