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Au fil de la création

par Sean James Rose



Alexander Calder

Le Centre Pompidou retrace les débuts de Calder à Paris. Etayée par des films et servie par une scénographie toute en légèreté, l’exposition des années parisiennes traduit avec justesse de la poésie aérienne du « roi du fil de fer. »

On connaît de Calder les mobiles, ses grandes formes abstraites en couleurs et en mouvement, ou encore les monumentales sculptures d’acier découpé. Moins, peut-être, l’Alexander Calder des débuts. Pour son exposition de printemps, le Centre Pompidou nous propose de suivre les pas du grand sculpteur américain lors de son séjour parisien, qui dura de 1926 à 1933 et fut pour le moins fructueux.

C’est à Paris qu’il imagina le Cirque Calder, chef d’œuvre de poésie où évoluent en fil de fer gens de la balle, bêtes de foire et célébrités du music-hall. Monsieur Loyal et le lion dans sa cage, l’éléphant cornaqué par un garde anglais en uniforme rouge, Prima donna et écuyère tenant en équilibre sur son cheval, on recouvre sa concentration d’enfant et on se laisse absorber par ce barnum lilliputien. Aujourd’hui au Whitney Museum, c’est la première fois que le Cirque Calder retraverse l’Atlantique !

Si Marcel Duchamp en créant le ready-made coupe les mains de l’artiste, on se réjouit qu’Alexander Calder n’ait pas perdu l’usage des siennes. Devant les films montrés à l’exposition — notamment Le Grand Cirque Calder. 1927 de Jean Painlevé (1955) — on est ému de voir l’artiste animer ses propres créatures. Calder tourne une manivelle pour faire danser sa Josephine Baker, il souffle dans un tuyau pour que le clown trompettiste fasse tomber d’un coup de ballon la femme à barbe, il actionne des leviers et fait voltiger ses acrobates dans les airs.

Petit-fils et fils de sculpteur, « Sandy » est habile de ses mains (à onze ans il avait fabriqué un canard et un chien mécaniques) mais pas spécialement destiné à une carrière d’artiste, il commence par des études d’ingénieur avant de s’inscrire à l’Art Students League de New York. Si les années dans la Ville-lumière allaient être décisives — le Paris de l’entre-deux-Guerre est, rappelons-le, la terre d’élection de la bohème américaine, de Fitzgerald à Hemingway en passant par Gertrude Stein —, dans son Amérique natale Calder s’intéresse déjà aux animaux et au cirque. Il exécute des esquisses sur le vif entre 1925 et 1926 aux zoos de Central Park et du Bronx, à New York (réunies sous forme de livre illustré, Animal Sketches, en 1926) et, en 1925, il croque pendant deux semaines pour la National Police Gazette les tournées des Ringling Brothers et du cirque Barnum & Bailey.

Mais c’est à Paris que son vocabulaire artistique prend véritablement forme. Pour le jeune Américain de 28 ans, c’est l’académie de la Grande Chaumière et un creuset culturel formidable. Il rencontre Léger et Duchamp qui lui organisera une exposition. Il adhère au mouvement Abstraction-Création, une famille artistique. Le Mouvement animé par Hélion, Arp, Gleizes ou Kupka prônait « L’abstraction progressive des formes de la nature », Formes biomorphiques à la Miró ou organiques d’Hélion (ses fameuses « patates »), on reconnaît certes les influences. Mais le langage propre de Calder sera forgé dès 1929 par cette idée de « dessin dans l’espace ».

Les critiques de l’époque s’insurgent : « Au fou ! On remplace le crayon et la couleur par du fil de fer ». Et lui-même de confier à sa sœur : « C’est en fil de fer que je pense le mieux ». Outre cette stylisation qui lui vient aussi bien de son goût de l’épure que de son ancienne patte de caricaturiste, la trouvaille chez Calder c’est le mouvement, le mariage de la forme et du dynamisme, de l’espace et du temps. En 1930 il visite l’atelier de Mondrian, c’est le choc. Et la révélation : « C’était très beau […] et j’ai pensé à ce moment-là, comme ce serait bien si tout cela bougeait. »

Si l’on trouve un bel équilibre entre abstraction des figures évidées et onirisme surréaliste dans les premières réalisations de Calder comme dans ses dessins. L’équilibre est beau parce qu’il est précaire. Et ce qu’on aime chez Calder c’est cette poésie du vacillement qui dit notre réalité bancale. Extrêmement bien traduite par une scénographie aérienne où le visiteur peut prendre le temps de circuler entre les œuvres et rêver parmi elles : Hercule et le lion, 1928 ou un bocal de poissons rouges Goldfish Bowl, 1929.

La réduction en trait, à savoir en fil de fer, chez le sculpteur américain n’est jamais une affirmation bravache comme une signature sûre d’elle-même. Calder c’est le travail du vide et de l’ombre, qu’illustrent à merveille ces séries de têtes creuses de Fernand Léger, d’Amédée Ozenfant ou Kiki de Montparnasse.

 

Alexander Calder. Les Années parisiennes (1926-1933)
Jusqu’ au 20 juillet 2009
Galerie 2 et Galerie du Musée du Centre Pompidou
Place Georges Pompidou - 75004 Paris
Tél. : 01 44 78 12 33

Ouvert tous les jours sauf le mardi de 11h à 21h
Tarifs : 12 € et 8 € en tarif réduit

Catalogue de l'exposition : Alexander Calder. Les Années parisiennes (1926-1933)
Sous la direction de Brigitte Leal et de Joan Simon.
Edition du centre Pompidou, 422 pages, 39,90 €


S. J. R. (6 avril 2009)


 




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