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Brice Dellsperger expose jusqu'au 20 mars 2010 à la galerie Air de Paris

INITIALES BD
par Carine Soyer


Depuis 1995, Brice Dellsperger se consacre à la réalisation de pièces vidéo, les Body Double. Prenant pour ancrage une ou plusieurs scènes de films cultes, il réinnerve et réanime les plans avec de nouveaux corps, de nouvelles humeurs, un nouveau sang. Ainsi habitées par le désir de l'artiste, dans une veine underground et transgenre, ses réalisations s'affranchissent des monstres sacrés qu'elles honorent, réinvestissant le matériau d'origine en parvenant au point critique : une réelle autonomie de la création. Body Double 22 et Body Double 23, dernières productions en date, actuellement présentées à la galerie Air de Paris, sont de cette trempe. De plus en plus libres.

Une image vient, durant les 37 minutes de l'expérience visuelle Body Double 22, qui met en scène Jean-Luc Verna : son buste robuste, tatoué, augmenté de faux seins, arbore comme une armure le petit caraco de Nicole Kidman. Flash mémoriel, instant de superposition fugace. Et puis le Eyes Wide Shut de Kubrick, qui a inspiré à Brice Dellsperger Body Double 22, retourne à l'histoire récente du cinéma. Le champ visuel est libre et le corps tentaculaire de Jean-Luc Verna absorbe chaque plan. Car il endosse ici tous les rôles, comme dans Body Double (X), autre pièce majeure dans la filmographie de l'artiste, pour laquelle fut rejoué dans son intégralité L'important, c'est d'aimer de Zulawski. Ce casting unique et vertigineux, qui fait vaciller les socles identitaire et sexuel et mène le cinéma au bout de sa logique de travestissement, n'est pas la seule particularité de cette interprétation. Jusqu'alors, Brice Dellsperger conservait la bande-son d'origine telle une précieuse tache de naissance. Il a renégocié avec lui-même l'étendue de son territoire à l'intérieur de l'objet filmique. Un nouveau doublage avec d'autres acteurs américains fait s'évanouir les voix et les corps de Nicole et Tom, et la musique est une composition inédite, de son cru. Avec un montage entièrement réarticulé autour de la scène clé du château, qui entérine la redistribution du puzzle narratif, quelque chose a lieu. De l'ordre du putsch symbolique. Plus besoin de la référence au passé, le fantasme se réalise sous nos yeux, un nouveau film apparaît. Et Body Double 23, d'après le Dahlia noir de Palma, également dans l'exposition, a cette même qualité de distanciation, réordonnant les trames visuelle et sonore pour mieux faire advenir l'œuvre.

La créature Body Double, au fur et à mesure de ses incarnations, voudrait-elle surpasser ses maîtres ? Pourtant, la déperdition impliquée par le recours à la vidéo, l'économie modeste de ces visions freak, le choix des films visités, réfutent l'idée d'une volonté de contrôle et de prise de pouvoir. Dans le déploiement du projet, le sentiment de perte inhérent à la démarche de Brice Dellsperger a subi une transmutation : la perte est devenue gain. Ce même gain qui, dans un circuit électrique, désigne le renforcement du signal. La tension, palpable dans ses créations, a généré un surcroît de puissance, qui permet aujourd'hui aux Body Double d'afficher leur plénitude électrisante.

 

More Body Doubles, Brice Dellsperger
jusqu'au 20 mars 2010
galerie Air de Paris
32, rue Louise Weiss - 75013 Paris
Tél. : 01 44 23 02 77


C. S. (8 mars 2010)


 






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