Il est deux heures moins cinq. Le soleil tape et les ombres s’allongent sur la place bordée d’arcades dénudées. Une statue antique se prélasse sur son socle. Le ciel affiche un azur parfait. Au loin, une locomotive à vapeur traverse l’horizon.
1911, les dés sont jetés : l’italien Giorgio de Chirico invente la peinture métaphysique. A Paris où il se fixe alors, ses villes désertes aux architectures intemporelles fascinent Apollinaire et son cercle : Picasso, Derain, Braque, Picabia… Les surréalistes emboîtent le pas avec André Breton en première ligne. Tous voient l’incarnation de l’inquiétante étrangeté qui les hante. Les personnages sans visages aux têtes de mannequins annoncent un machinisme dadaïste. Aux intérieurs métaphysiques surchargés d’objets et instruments de géométrie s’imaginent tant de messages cryptés.
En 1915 la Grande Guerre rappelle Chirico sous les drapeaux. Quelques années plus tard, le peintre démobilisé sillonne les musées de Rome et de Florence et se lance dans la copie des chefs-d’œuvre de la peinture occidentale. Raphaël, Michel-Ange, Titien, Dürer, Fragonard, Watteau, Rembrandt, Delacroix, Courbet : son pinceau pioche dans toutes les époques, s’essaie aux styles les plus éclectiques. De 1920 à 1960, Chirico constitue son propre musée imaginaire.
Dès les années 1920 Chirico opère un virage que ses plus fervents admirateurs voient comme une impardonnable trahison. Tandis que l’Europe de l’entre-deux guerre cède au retour à l’ordre, au beau métier, aux formes classiques, Chirico abandonne ses compositions métaphysiques pour des thèmes puisés à l’histoire de l’Antiquité et de la grande peinture. Ephèbes au bord de la mer, combats de gladiateurs se succèdent avec une frénésie qui n’a pourtant rien de néo-classique. Nez tordus, regards torves, musculatures en style nouille… cette renaissance tient plus du western spaghetti que de l’auguste péplum. Chirico n’a peur de rien et certainement pas du ridicule comme le montrent ses autoportraits en pied habillé comme un gentilhomme du XVIIe siècle avec chapeau à plume, culotte bouffante et veste à jabot.
A partir des années 40, Chirico commence la copie minutieuse de ses tableaux les plus célèbres de la période métaphysique. Le dessin est plus incisif, les couleurs plus acides mais la réplique est là, parfaite. Panne d’inspiration, suicide pictural, assassinat du chef-d’œuvre : Chirico gardera pour sa part le silence sur cette période qui électrisera Warhol. Au soir de sa vie enfin, le peintre, toujours d’attaque, entame sa période « néo-métaphysique » où il réorganise les éléments fondateurs de son œuvre.
L’homme qui peindra jusqu’à son dernier souffle en 1978 n’est reconnu, encore aujourd’hui, que pour sa première période métaphysique des années 10. D’où l’importance de la rétrospective organisée par le Musée d’art moderne de la Ville de Paris qui donne enfin à l’œuvre une visibilité dans son ensemble. Le premier pas peut-être pour percer un jour l’énigme d’un parcours pour le moins contrasté et déroutant.
Giorgio de Chirico La fabrique des rêves
jusqu'au 24 mai 2009
Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris
11, avenue du Président Wilson - 75116 Paris
Tél. : 01 53 67 40 00
Collectif, Giorgio de Chirico,
Paris Musées, 2009, 360 pages, 39 €
Giorgio de Chirico, Mémoires,
Traduction française par Marin Tassilit
Flammarion, 2009, 345 pages, 21 €
V. B.-A. (24 fevrier 2009)







