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Venise : La Russie en tête de gondole

par Christian Caujolle


On a beaucoup parlé, ces dernières années, des artistes « émergeants » sur le marché, venus de Chine et d'Inde. A Venise, dans leurs pavillons nationaux, leurs représentations sont décevantes, en accord, a-t-on envie de dire, avec la morosité ambiante d'une édition peu convaincante. Les pays de l'Est tirent de meilleures épingles de leur jeu.

La 53e Biennale de Venise est indéniablement une belle occasion pour d'ex-pays du bloc soviétique d'attirer l'attention sur des productions, peu connues, et de très grande qualité. A commencer par la Pologne où Krzysztof Wodiczko propose une installation vidéo aussi impeccable que bouleversante et sans effet. La Hongrie aussi, pour laquelle Péter Forgacs, un peu bavard sur la fin, interroge de façon sensible et sans pathos des pratiques de la médecine qui renvoient à l'histoire des camps. A compter enfin, la Lituanie et son espace vibrant dû à Zilvinas Kempinas qui se répète, mais reste tout à fait irréprochable, ou les Tchèques et Slovaques à nouveau réunis pour une installation écologique, presque invisible, entre désillusion et mise à distance de Roman Ondak intitulée Loop.

Mais c'est sans conteste la Russie qui s'impose comme une force de proposition indiscutable, avec un pavillon remarquable, même si on peut le trouver imparfait. La commissaire Olga Sviblova, bien connue pour son infatigable travail autour du monde et à Moscou pour promouvoir la photographie, a estimé qu'il n'était pas possible de confier le grand pavillon à un seul artiste. C'est, selon elle, trop tôt. Les artistes, encore jeunes, autour de la trentaine, devront donc encore attendre pour se développer dans tout l'espace. On se dit que, pour certains, c'est quand même dommageable. Ils se retrouvent donc à sept pour représenter leur pays. Sept qui ont tous des esthétiques différentes, ce qui induit un problème de cohérence dans la perception globale, mais qui fonctionne parfaitement sous le titre, empruntant à l'histoire de l'art en Russie de Victoire sur le Futur, faisant référence aux avant-gardes révolutionnaires et qui justifie que Pavel Pepperstein fasse flotter sur le bâtiment une série de petits drapeaux citant le « carré noir sur fond noir » de Malévich.

Victoire sur le futur, comme une interrogation, une difficulté à se situer en tant qu'artiste après les années d'art officiel soviétique et les explosions de l'après chute du Mur, tout en étant confronté à la réalité de la situation de l'art contemporain, dans un monde globalisé qui traverse une crise grave. L'ensemble, donc, a du sens, sérieusement, et l'on éprouve un soulagement à approcher ces artistes qui ne suivent aucune mode, s'expriment avec leurs moyens propres, une certaine rage souvent et, chacun à sa manière, avec un savoir faire et une écriture en accord avec leur propos. Après, il ne s'agit plus que de sensibilité personnelle, de perception, de goût, aussi contestables qu'ils sont indispensables à affirmer. C'est d'autant plus facile que l'on est, à l'évidence, en compagnie d'artistes et non de faiseurs. Que l'on aime ou pas n'a alors plus guère d'importance.

Le plus spectaculaire, parfaitement installé, est Alexei Kallima qui projette sur tous les murs d'une grande salle sa peinture réaliste, un peu brute, en blanc et bleu, d'une foule de spectateurs d'un match de football, souvent torse nu, hurlant, gesticulant, bras levés, compacts, agressifs. Une bande son de vociférations va crescendo puis, au bout de cinquante secondes un éclair passe la salle au blanc et le silence se fait. Efficacité garantie et dérision du « On a gagné ». Quoi ? La question s'impose d'autant plus fort qu'elle surgit après la salle calme mais tendue dans laquelle Anatoly Shuravlev a suspendu une couronne de bulles translucides qui, chacune, contiennent un minuscule portrait, flottant dans l'eau comme la pièce dans l'espace, d'une star, d'une icône du XXe siècle. On les retrouve, tout aussi minuscule, sur le mur rythmé de tout petits points, d'un centimètre de diamètre, apparemment noirs, et qui chacun comporte à nouveau l'un des portraits.

Dans une autre tonalité, mais tout aussi désolé, Gosha Ostretsov a, en sous-sol, installé un labyrinthe dans une masure en bois reconstituée, peuplée de fantômes, rythmée de peintures, clichés de l'art russe du XIXe siècle, poussiéreuse, à la limite de l'étouffement, dans laquelle un artiste gribouille mécaniquement, assis à son bureau. Ce refus du statut dépassé de l'artiste bourgeois tel qu'il a été célébré est radical mais ne débouche sur rien. Vraiment rien. Un désarroi qui ne peut que dire la nécessité de se déprendre de l'histoire, des Histoires sans doute.

Si Irina Korina ne convainc guère avec sa parodie de fontaine monumentale qui veut faire référence à la tradition des monuments publics dans son pays, il parle lui aussi de la nécessité de questionner et de nier ce qui a été la base même de l'affirmation publique et politique d'un art officiel. Dommage que sa construction en sacs de toile cirée que surmonte une maisonnette énigmatique n'ait pas trouvé ses proportions ni affiné le propos.

Manque de finesse aussi avec Sergei Shekhovtsov dont la moto venue d'Easy Rider explose un des murs du pavillon et semble devoir aller s'écraser en face, sur le voisin vénézuélien. Mais, là encore, nécessité de la référence, à la culture américaine, au Pop art, à tout ce qui était interdit sous la période communiste.

Andrei Molokine, qui projette sur le mur trois images de La Victoire de Samothrace dégoulinantes de sang, de pétrole ou du mélange des deux est desservi par un espace trop exigu. Pourtant, en laissant apparente la machinerie qui alimente la production des illusions colorées sur le mur, en montrant comment les liquides, mortels et vitaux, dégoulinent sur les sculptures enserrées dans des blocs de plexiglas, il a mis en place un dispositif fort, curieux, très personnel.

Enfin, le plus subtil, le plus brillant et le plus cultivé des sept mousquetaires occupe une grande salle au sous-sol, donc inondable, du pavillon. Il a accroché au mur, sagement encadrés, des dessins plus ou moins grands dans lesquels il fait preuve d'une maîtrise rare de l'aquarelle et de l'écriture à l'encre de Chine pour imaginer le futur. Avec humour, une dérision légère, un sourire et beaucoup de sérieux, il construit des perspectives qui apparaissent à la fois absurdes et délicieuses, dans lesquelles il cite les suprématistes, détourne des imageries, l'idée même d'illustration pour des contes et met en place un univers merveilleux, poétique, sans cesse déstabilisé par d'infimes détails. Sous chaque cadre, au niveau du sol, il a écrit en néon les dates de « réalisation » dans le futur de ce « monde nouveau », en 2050 ou en 4553, par exemple.

C'est donc hétéroclite, et, paradoxalement, l'un des moments les plus forts de cette Biennale car l'enjeu, la volonté de regarder vers l'avant, de se situer alors que c'est tellement difficile, apparaissent comme une nécessité. Parfaitement salutaire, quelles que soient les expressions esthétiques choisies.

Seule erreur, et elle était spectaculaire : lors de l'inauguration du pavillon, l'immense buffet débordant de vodka, de champagne, de jambons et autres victuailles et installé à l'entrée de l'exposition a attiré tous les pique-assiettes de passage. Ils étaient plusieurs centaines et l'entrée était inaccessible.

Il faut citer les sponsors qui ont rendu possible cette réalisation ambitieuse, entre autres Novatek et la Michail Prokhorov Foundation.
On peut également signaler le sous-marin de Ponomarev qui, dans le Grand Canale, semble faire la nique à la Fondation Pinault car il est installé en face du Palazzo Grassi et on peut éviter d'aller se perdre au pavillon d'Ukraine, sans aucun intérêt, même si le Palazzo Papadopoli est très joli. Il y en a d'autres à Venise !

 

Pavillon de Russie, Giardini, Venezia
jusqu'au 22 novembre 2009


C. C. (15 juin 2009)


 








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