A quoi sert donc la Biennale di Venezia ? C'est vraiment la question que l'on se pose au sortir de cette 53e édition qui ne peut satisfaire personne.
A quoi sert-il, en effet, de décerner un Lion d'Or à l'immense artiste qu'est Bruce Nauman quand le septuagénaire américain, proposant une rétrospective en trois lieux, rate complètement sa présentation au pavillon officiel des Giardini sans montrer aucune œuvre nouvelle. Il aurait plus justement accompagné Yoko Ono et John Baldessari qui ont reçu une récompense pour l'ensemble de leur carrière. Cela aurait évité le ridicule emberlificoté d'une « mention spéciale » à la proposition des pays nordiques qui étaient certainement les plus novateurs. Se regroupant dans les deux pavillons officiels des petits pays scandinaves, ils ont en effet mis en scène un « appartement » de collectionneur, parfois désopilant, toujours impertinent, critique par rapport au marché, citant Brancusi, invitant un Mauricio Catelan venu du Sud et, de salle à manger à table fendue en bibliothèque à l'escalier en ruines, de cuisine « collector » et destroy en petit salon à l'ennui dévastateur, ils ont combattu d'un grand éclat de rire le nationalisme obligé des règles de la compétition vénitienne. Ils auraient pu, pour faire le compte, inclure Pastor qui représentait pour la première fois la Principauté de Monaco et se voit décerner, à l'unanimité, l'oscar de la proposition la plus grotesque.
Admettons (et c'est certainement le cas) que la Biennale ne doive servir à rien. Et encore moins qu'avant en ces temps de « crise » où les fêtes extravagantes ont été mises au rencart avec les gros deals spéculatifs des marchands, toujours présents, mais visiblement peu enclins à parier comme cela put se voir antérieurement. Imaginons que la Biennale doive servir à générer notre plaisir, notre réflexion. Encore raté cette année avec une exposition centrale Fare Mundi aussi faible et peu cohérente aux Giardini qu'à l'Arsenale où elle se poursuivait.
Alors, on picore ses moments de bonheur, avec les zeppelins d'Hector Zamora, les cartes postales ironiques d'Aleksandra Mir, Pascale Marthine Tayou en grande forme, le chinois Chu Yun dont la pièce où clignotent dans le noir les appareils de communication relève la médiocrité de ses autres compatriotes, la poésie tendue de Dominique Gonzalez Foerster, les beaux Gordon Matta-Clark qui dialoguent avec les troublants dessins de Toba Khedoori (découverte, pour moi, la seule.) et l'exceptionnelle pièce de théâtre d'ombre de Hans Peter Feldman. Mais ce collage, qui laisse de côté quatre vingt pour cent des artistes présentés, ne constitue pas une proposition.
En grappillant dans les pavillons, on peut cependant se faire une petite provision de souvenirs. Par ordre d'apparition des pays, par exemple. Une vidéo au kangourou, tendue, toujours sur le fil, de Shaun Gladwell dans une présentation australienne trop bavarde. Une belle mise en espace et des vidéos convaincantes de Fiona Tan pour les Pays Bas. Exceptionnel, parmi les meilleurs, Krysztof Wodiczko a transformé en cathédrale, par la magie de ses vidéos, le pavillon polonais où des laveurs de carreaux et des ouvriers réparant la verrière dansent élégants et douloureux, quand à l'entrée, une citation d'Hannah Arendt affirme : « Les personnes déplacées sont l'avant garde de leur peuple ». Parfaitement radical, gonflé comme pas un, Roman Ondak gère la nature comme si le pavillon Tchécoslovaque, ouvert à tous les vents, n'était qu'une illusion dénuée de sens.
Puisqu'il est inutile de s'attarder sur les aberrations (japonaise par exemple), signalons juste que la présentation, sous la houlette de Catherine David, des Emirats Arabes Unis s'apparentait davantage à une proposition luxueuse d'office de tourisme (avec censure intégrée de certains artistes) qu'à une mise en valeur des artistes. Indigne.
Heureusement, mais on se demande si le jury l'a vu car il fallait sortir des circuits balisés et aller explorer un palazzo situé derrière la place Saint Marc, le Mexique vous réconciliait avec les nécessités de l'art aujourd'hui. Teresa Margolles a investi l'espace dont les murs tendus de soie déchirée imposent une temporalité forte avec ce qu'il faut de nécessité, de pertinence, de tension pour vous laisser K.O., bouleversé, mal à l'aise. Vous montez simplement un escalier. Aucun effet. Le palier ouvre sur trois pièces en enfilade dans lesquelles elle a simplement posé sur le sol un seau en plastique dans lequel elle a laissé un balais avec lequel, une fois par jour, elle « nettoie » le carrelage d'un mélange d'eau et de sang.
Discrètement est installé dans un recoin de mur un long tissu d'un rouge profond, froissé, sur lequel sont brodés en doré quelques mots. Lorsque vous redescendez, vous devez longer de très grands formats de toiles qui flottent, des toiles qu'elle a trempées dans le sang puis frottées par endroit de terre. Elle invente une géographie tragique et sensible, sans aucune démonstration. Et elle nous parle des assassinats, lot quotidien, tout comme les enlèvements, de son pays. A l'extérieur, elle a installé l'oriflamme mexicaine trempée dans le sang. L'installation s'intitule Bandera, 2009. Elle fait suite à De quoi d'autre pouvons nous donc parler ?. En y repensant, j'ai à nouveau la chair de poule.
C. C. (16 juin 2009)











