Qu'on se le dise, Picasso, ça se mérite ! Alors, vous ferez la queue, ce qui avec le temps froid et humide qui s'est abattu sur Paris ces jours-ci n'est pas vraiment une mise en condition idéale pour visiter une exposition, au Louvre, au Musée d'Orsay ou devant le Grand Palais (même s'il semblerait que l'objectif avoué des 10 000 visiteurs quotidiens soit loin d'être atteint et que l'on soit plutôt dans les 6 000).
Il y a pourtant un lieu à Paris, où l'on peut voir un bel ensemble de Picasso sans faire la queue : tout bêtement au Musée Picasso, dans le Marais. Certes, il y a toujours des visiteurs, mais la circulation est fluide et, sauf présence de groupes, que l'on semble diriger vers les grosses machines temporaires, l'attente est d'environ cinq minutes. Et il y a encore de meilleures surprises !
Pénétrant dans la cour de l'Hôtel Salé qui abrite le musée, le visiteur pense d'abord qu'il est en travaux : une construction de tubulures métalliques, façon échafaudage maintient un grand mur vertical planté presque au centre de l'élégant bâtiment. Pourtant, le début du réaménagement n'était prévu que pour l'automne 2009. Que se passe-t-il ? Les familiers du lieu seront également surpris par le fait que les carreaux des grandes fenêtres, certains en tout cas et selon un rythme savant sinon aléatoire, ont pris des couleurs : tour à tour bleu, jaune, rouge, vert, violet, mais toujours translucides, ils donnent une belle gaîté, non annonciatrice des décorations de Noël à la pierre blonde bâtiment. Ce n'est qu'en ressortant que quelques connaisseurs remarqueront, sur la tranche du mur, trois bandes blanches (ou deux bandes noires, c'est comme on veut), qui sont une signature et dont ils vont retrouver des citations à l'intérieur.
Le mur est en effet une partie du travail in situ de Daniel Buren au Musée Picasso où il fut étudiant lorsque l'immeuble était le siège de l'Ecole des Métiers d'Art (section peinture) à la fin des années cinquante et où il rencontra Picasso, ce qui lui permit d'aller sur le tournage du film Mystère Picasso en 1955 et qu'il a intitulé son intervention « La Coupure ». Tout simplement parce que le mur, haut de 16 mètres et long de plus de 35, vient se ficher presque au centre de la façade, on le retrouve à l'intérieur, et il ressort dans le jardin après avoir traversé tout l'espace. Le mur est, sur sa face accessible, recouvert pour moitié de miroirs et pour l'autre moitié de panneaux noirs qui réfléchissent la lumière et délimitent deux triangles sur la « lame » qui transperce le Musée.
Les miroirs, on les retrouve à l'intérieur, dès le hall d'entrée où, par un subtil jeu de trompe l'oil et de réflexion, des sas (déclinés dans les étages) dont on ne sait plus s'ils sont réels ou juste une illusion, recueillent l'image, toujours légèrement déformée, du public et des bandes verticales installées sur les contremarches de l'escalier monumental. Miroirs encore dans le salon Jupiter, dans la cage d'escalier (où l'on redécouvre les lustres de Diego Giacometti) où ils occultent des ouvertures ou bien s'incrustent dans les renfoncements conçus à l'origine pour recevoir des peintures décoratives. L'espace du Musée est méconnaissable, sa circulation bouleversée avec une étonnante fluidité et, comme un Petit Poucet d'une rigueur absolue, Daniel Buren a installé, côté jardin, toujours soigneusement centrés et à la même hauteur, des carrés d'un bleu profond qui rythment l'espace sans jamais se l'approprier ni lutter avec les ouvres.
Je n'avais sur moi aucun instrument de mesure, mais il y a fort à parier qu'il s'agit de bandes et de carrés « Buren », de 8,7 cm de largeur ou de côté, donc. Implacable et impeccable cette intervention vient rappeler que Buren est vraiment un maître dans l'interprétation des lieux et qu'il sait aussi bien manier le monumental que la petite autocitation. Une ouvre à l'évidence pensée, qui prend un petit côté ludique peu habituel (grâce aux carreaux colorés essentiellement). Elle réussit à faire cohabiter une présence spectaculaire mais légère pour laisser respirer les peintures et les sculptures.
Car les Picasso sont là, et bien là. Et l'accrochage est une réussite. Il est vrai que le fonds, riche de plus de cinq mille pièces, essentiellement entrées par dation et par donations, permet de remplacer avec une certaine souplesse les chefs-d'ouvre qui sont partis, pour un temps, vers d'autres salles.
Le plus cohérent, c'est de prendre l'ascenseur, d'aller tout en haut et de suivre la numérotation des salles. Sont d'abord présentés des extraits, dialoguant avec les dessins du maître et les toiles de petit format, de la collection de Picasso : Cézanne et Gauguin, quelques pièces exceptionnelles d'Art Africain (qui n'était pas encore « premier ».), un bouquet de fleurs de Matisse, un portrait et une nature morte aux oranges, Derain, une « danseuse Espagnole » de Miro de 1921, un Modigliani du meilleur cru, un grand Marie Laurencin, moins mièvre que souvent, pour le portrait de groupe de « Apollinaire et ses amis », un petit Vuillard, deux étonnants portraits de modeste format par Corot (aux cadres trop tapageurs), et d'autres perles...
C. C. (05 novembre 2008)











