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Robert Delpire - Exposition rétrospective à la Maison Européenne de la Photographie

BIG BOB (& Co.) à la MEP
par Christian Caujolle


Il faut voir regroupé le grand œuvre de Robert Delpire. C'est à la fois émouvant et impressionnant, traversé de rigueur et d'une immense liberté, d'un véritable point de vue, d'un amour profond de la chose imprimée et du regard qu'elle porte et offre. C'est beau, tout simplement, sans manière, et modeste, sans fausse modestie, vraiment.

De quoi s'agit-il ? — titre du dernier livre qu'il consacra, de son vivant, à Henri Cartier-Bresson, son ami de toujours. De l'exposition que, finalement, après avoir refusé pendant des années, Robert Delpire a accepté de mettre en forme et de présenter en parcourant soixante années d'édition ininterrompue, éclectique à sa manière ferme et sans concessions. La traversée d'une vie obsédée par le faire autant que par le mettre en forme et qui, dès le titre, par le titre même : Delpire & Compagnie, tient à rendre hommage à ceux et celles, famille autant qu'équipe, qui l'ont accompagné dans une aventure qui ne s'est jamais laissée aller aux facilités, au clinquant. C'est une exposition qui dit merci, sincèrement, qui dit que l'on ne fait jamais rien qui compte si l'on tente de le faire tout seul, qui dit également qu'il n'y a rien de plus détestable et stérile que la demi-mesure.

Il y a l'édition donc, comme le cœur d'une œuvre, mais également l'illustration et la typographie (deux de ses passions que l'on connaît moins), l'attention extrême au texte, le cinéma et la publicité, les expositions et la diffusion de l'image, la volonté de savoir et de comprendre, l'exploration des formes et le bonheur, évident, de réaliser, d'aboutir.

C'est un peu, tant il y a de réalisations, comme s'il y avait eu plusieurs vies, qui se succèdent, se développent en parallèle, se jouent des difficultés, techniques et financières, saisissent le hasard par les cheveux, imposent un point de vue et s'y tiennent, se fondent sur une fidélité sans faille en amitié et sur des principes indiscutables.

Tout commence quand le jeune étudiant en médecine, qui de son propre aveu ne connaît rien ni à l'image ni à l'édition, accepte, il ne sait trop comment, de reprendre une revue destinée aux médecins et la transforme en publication « haut de gamme ». Il la baptise Neuf, comme nouveau, va rendre visite à Brassaï, Doisneau, Cartier-Bresson, qui non seulement le reçoivent mais lui confient facilement leurs images pour qu'il les publie. C'est effectivement nouveau, de belle tenue, graphique, osé et élégant. La mise en pages est pure, les textes prestigieux et traités avec goût, sans ostentation. La formule reprend, en l'améliorant, le principe des revues comme Art et Médecine ou autres plaquettes que les laboratoires pharmaceutiques — qui sont les bailleurs de fond de Neuf — distribuaient (un ancêtre, cultivé, du marketing.) dès les années trente. Différentes versions, monographiques, de la revue (un Brassaï remarquable par exemple) ouvrent la voie au livre, tout naturellement. Difficile de tout citer et inutile de respecter la chronologie face à un travail qui ne s'est jamais figé, qui a simplement inventé ses règles propres à chaque étape, à chaque collection. Au hasard, ou presque, Indiens pas morts, première apparition de Robert Franck dans un livre, avec ses images du Pérou, aux côtés de Pierre Verger et de Werner Bishoff ; la première collection en petit format (ancêtre du Photo Poche d'une certaine manière), à couverture rigide, dans laquelle voisinent l'Afrique de Georges Rodger, les Danses à Bali de Cartier-Bresson (avec un texte d'Antonin Artaud), Les Parisiens tels qu'ils sont de Robert Doisneau.

Une collection qui ne marchera pas, comme tant d'autres projets. Tout comme le devenu mythique (et hors de prix.) Les Américains de Robert Franck, que refusaient les éditeurs d'outre-Atlantique, qui bouleversa la perception du « reportage » et influença, et continue à marquer tant de jeunes photographes.

Et des collections, thématiques, soignées, exigeantes qui, aussi bien sur Le Cheveu que sur La Main ou Le Chat sélectionnent les images sans penser illustration. Rythme fluide, surprises, propos affirmé, là encore. Et les livres pour enfants — une section gaie et délicieuse de l'exposition, pleine de fraîcheur et de vie — intelligents et jamais bêtifiants, dont la petite merveille des aventures du crocodile sous la plume d'André François, le complice au monde émerveillé.

On retrouve ce dernier lorsque Robert Delpire remporta — il ne sait toujours pas pourquoi vraiment ni comment — le budget international de Citroën et développa des campagnes qui semblent impossibles aujourd'hui. Du dessin, mais aussi des montages, des images d'André Martin, un autre des grands amis, avec de l'humour pour la 2CV et une élégance racée pour la DS. C'est aussi le moment de la construction de l'image de marque de Cacharel, associée au monde délicat, doux et onirique de Sarah Moon, la compagne et complice de toute une vie. Au même moment, il serait injuste d'oublier les aventures impossibles et déraisonnables, mais tellement belles et exemplaires, des gros volumes consacrés au dessin de peintres, un sublime Paul Klee, entre autres.

L'argent venu de la publicité permettra la production cinématographique, des dessins animés pour enfants, qui n'ont pas pris une ride et l'aventure, économiquement désastreuse mais définitivement inscrite dans l'histoire du Septième Art du Qui êtes-vous Polly Maggoo ? de William Klein, dont Delpire est aussi l'éditeur fidèle.

En 1982, Jack Lang, alors Ministre de la Culture de François Mitterrand, décide de créer le Centre National de la Photographie. Il en propose la direction à Robert Delpire. Et ce seront, dans l'immense espace du Palais de Tokyo, plus de cent cinquante expositions, les unes historiques, les autres monographiques ou collectives. Une succession de découvertes et de mise en place des repères chronologiques du regard avec la collaboration de Michel Frizot qui permettra de faire vraiment connaître l'œuvre de Jules Marey. Les amis de l'agence Magnum ont tous leur place. Trop, penseront et diront certains. Mais discute-t-on la fidélité et l'amitié lorsqu'elle s'affiche aussi clairement ? Et il y aura aussi un prix « Moins Trente », pour faire place aux jeunes.

Le CNP, ce sera surtout la collection Photo Poche : petit format, fabrication soignée, textes exigeants, prix raisonnable pour une vraie petite encyclopédie de la photographie. Des monographies, essentiellement, et quelques coups de projecteur sur des événements historiques et quelques thèmes, surtout sociaux. Plus de cent cinquante titres aujourd'hui, certains vendus à plusieurs centaines de milliers d'exemplaires, des traductions, qui se développent, en anglais, espagnol, japonais et italien (chez Contrasto). Et, sous coffret, une histoire de la photographie en trois volumes, Histoires de voir, unique et indispensable. Dès le début, Robert Delpire avait affirmé qu'il resterait directeur de la collection lorsqu'il quitterait le CNP. Ce qui fut fait et continue aujourd'hui aux éditions Actes Sud, actuel éditeur, sous la houlette de Benoît Rivero qui suit l'aventure, en gardien du temple, depuis le premier jour. La fidélité, toujours. Depuis bientôt deux ans, une petite sœur est née, sur le même principe : Poche Illustrateur*.

On ne peut passer sous silence Josef Koudelka, dont Robert Delpire est le seul éditeur depuis que le jeune tchécoslovaque, aidé par Anna Farova, arriva à Paris, chez Henri Cartier-Bresson, avec ses images de l'invasion soviétique à Prague, en 1968. Ni Michael Ackerman, le plus récent de ses auteurs, dont il ne discute pas les projets et dont il va publier au printemps Half Life, après End, Time, City et Fiction.

De ses amitiés, Robert Delpire a fait une arme pacifique, pour expérimenter et tenter de trouver toujours la forme adéquate à son propos. Il avait ainsi proposé à Claude Perdriel, éditeur du Nouvel Observateur, un périodique de grand format, intitulé « Nouvel Obs Spécial Photo ». Sept numéros, que l'on trouvait en kiosque, tranchaient par leur qualité d'écriture, de mise en forme et d'images (de Richard Avedon à des anonymes, avec une prédilection pour les photos de foule et de groupe qui passionnent toujours un octogénaire qui ne sait pas son âge) avec la médiocrité des magazines « photo » aux couvertures accrocheuses et vulgaires, plus proches de ce qu'il est convenu de qualifier de publications « de charme » que de toute préoccupation esthétique. Ce ne fut pas un succès.

Et il a fallu attendre des années pour que, à l'occasion de ce soixantième anniversaire qui n'est qu'un prétexte, toute l'équipe permette la naissance du numéro 8, toujours en grand format, centré autour du thème « Seul », obéissant toujours aux mêmes principes de curiosité, de liberté, de bonheur simple, en quelque sorte, de la chose bien faite et d'un artisanat savant et réservé à la fois.

Impossible, sans être injuste, de vraiment résumer tout cela. Et il serait ennuyeux de vouloir le mettre en ordre, en forme, de le classifier. Il faut laisser cette œuvre qui ne veut pas se figer ni se constituer respirer toute la vie qu'elle insuffle et toute la générosité qu'elle partage.

Car tout cela est à l'image d'un dialogue amoureux qui s'est établi en 2009, sans emphase, sur le plus difficile des modes, celui que l'on ne perçoit pas, dans ce couple incroyable que forment Robert Delpire et Sarah Moon. Lui, l'éditeur, le passeur, a finalisé un projet qui est une somme sans être une rétrospective, un parcours harmonieux dans une œuvre dont l'objet épouse le temps étrange et doux pour un livre en cinq moments, dans un coffret : Sarah Moon : 1,2,3,4,5. Aux éditions Delpire, évidemment. Elle, la faiseuse d'images, a réussi à lui faire accepter qu'elle réalise son portait filmé, ce qu'il n'aurait permis à personne d'autre et un projet auquel il a résisté longtemps, arguant qu'il n'avait rien à dire, ou que cela n'avait aucun intérêt ! Elle a juste réuni l'écrivain Eric Orsenna et Robert Delpire et les a laissés dialoguer, se confronter sans se mesurer, Orsenna jouant à l'accoucheur et Delpire jouant le jeu, tout cela un peu chat et souris, complices, mais aussi sur la réserve. Et c'est simple et surprenant à la fois, tour à tour amusé et tendu, avec quelques piques amicales. Et de l'émotion, toujours.

C'est peut-être ce qu'il y a de plus important à retenir : au-delà des faits, une exemplarité des choses.

 

* La collection compte actuellement 8 illustrateurs : Guy Peellaert, Etienne Delessert, Saul Steinberg, André François, J.J. Grandville, Roman Cieslewicz, Honoré Daumier.

 

Delpire & Cie
jusqu'au 24 janvier 2010
exposition à la Maison Européenne de la Photographie

Ouvert tous les jours de 11h à 20h, sauf les lundis, mardis et jours fériés
Tarifs : 6,50/3,50 €

Catalogue : Delpire & Cie, trois volumes dans la collection Photopoche, juin-décembre 2009, Actes-sud, 29 € (Volume I / L'édition de livres, Volume 2 / Expositions et films, Volume 3 / Graphisme et publicité) textes de François Barré, Cécile Boulaire, Gilles de Bure, Robert Delpire, Annik Duvillaret, Martine Franck, André Jammes, Elisabeth Pujol, Claude Roy

Nouvel Observateur spécial photo, Hors-série n°8, « Tout seul », Robert Delpire, juillet 2009


C. C. (10 décembre 2009)