Connexion Pas encore inscrit ? Inscription immédiate
artnet.com
Search the whole artnet database
 
Facile et rapide ! Pour rester informé en continu (RSS)








Exposition Seventies : le choc de la photographie américaine

par Christian Caujolle


« We can do it ! »  Ou, plutôt, « They », ou « She can do it ! ». La preuve : dans le cadre du Mois de la Photo 2008 (dont la thématique est « L’Europe entre tradition et modernité »), la Bibliothèque Nationale propose une exposition de photographies … américaines des années soixante-dix.

Sous le titre  Seventies. Le choc de la photographie américaine , Anne Biroleau, actuelle conservatrice pour la photographie, a effectué dans le fonds peu connu des plus de deux mille épreuves conservées, Rue de Richelieu, au sein de l’un des ensembles les plus riches de photographie au monde (entre autres sur le XIXe siècle et les débuts du XXe), une sélection, qu’elle a sagement organisée en chapitres, à la lisibilité parfaite pour une démonstration plus que convaincante, lumineuse.

Il y a fort à parier que, dans son dialogue par delà le temps avec l’ensemble présenté en 1971, à la même adresse, par Jean Claude Lemagny, alors responsable des collections et le grand artisan de cet enrichissement du patrimoine par l’apport de la « Photographie nouvelle des Etats-Unis » comme il baptisa son accrochage fera date. Car elle est non seulement magnifique, scientifiquement irréprochable, mais elle remet les choses — et les regards —à leur place.

Même si le titre se laisse déborder, en amont et légèrement en aval, du point de vue des dates, une évidence s’affirme : au moment même où la photographie européenne, et tout particulièrement française, baigne dans un « humanisme » qui nourrira de son « émouvante sympathie pour les petites gens » et de son sens de l’anecdote les nostalgies d’aujourd’hui, de l’autre côté de l’Atlantique, dans des directions et des écritures variées, avec des propos différents, d’un formalisme élégant et cultivé (Ralph Gibson) à la street photography de Garry Winogrand et Lee Friedlander, de jeunes gens assignent de nouvelles fonctions à la photographie.

En fait tout a commencé plus tôt, en réaction au succès, à la pratique brillante, mais également à l’attitude dogmatique d’un Henri Cartier-Bresson élevant la géométrie au rang de religion exclusive et souvenant des oukases et exclusions dans le mouvement surréaliste qu’il fréquenta dans sa jeunesse. On peut même dater les choses avec une grande précision, des années 1955, avec le New York de William Klein (Le Seuil, Paris, 1956), puis Les Américains de Robert Frank (Delpire, Paris, 1958). C’était d’ailleurs une époque, on l’oublie souvent, où les deux photographes travaillent, avec une grande liberté pour le magazine… Vogue américain.

L’exposition montre clairement à quel point, dans les années soixante-dix, la rupture des photographes américains est parfaitement consommée, cela tient aussi aux tirages. Des tirages d’époque, magnifiques, bouleversants, comme ces icônes de Diane Arbus, tirées par elle, qui arrivèrent un jour, presque toutes offertes, dans un  paquet à demi éventré qu’elle avait posté à New York. Ces Jumelles, ce Jeune garçon à la grenade à Central Park, ou ces Naturistes dont la reproduction était interdite car la photographe n’avait pas demandé l’autorisation  aux personnages représentés et qui, aujourd’hui, vaudraient chacune plus de cent mille dollars en vente aux enchères… On retrouve tous les grands noms, aujourd’hui célébrés, de Harry Callahan à Lewis Baltz, du reportage engagé de Leonard Freed aux visions surréalisantes ou grotesques de Joël Peter Witkin, d’Arthur Tress (dans sa meilleure période) et Leslie Krims aux séquences inspirées de Duane Michals. Si l’ombre tutélaire de Walker Evans est bien présente, les ensembles de Larry Clark sur la drogue (Tulsa) ou la sexualité adolescente (Teen Age Lust), dans leurs tirages de petit format sont bouleversants, tout comme le documentarisme d’une Mary Ellen Mark alors à ses débuts.
Et puis, il y a aussi ceux dont on ne sait presque plus rien, qui n’ont pas percé sur un marché qui a sans doute évolué plus vite qu’eux. A commencer par Burk Uzzle dont les assemblages géométriques tiennent toujours parfaitement le mur ou Charles Harbutt qui bien qu’un peu daté, révèle dans ses clichés des visions décalées ; un sens ironique du trompe-l’œil.

Il faut y ajouter les autres, ceux dont ici on ne sait rien, ou peu de choses, et qui sont pourtant d’une grande qualité, comme Joe Deal, Tom Drysdale, Ken Graves, Nancy Rexroth ou Ken Ruth, par ordre d’apparition alphabétique. Inutile d’ajouter que, pour tous, les tirages sont dans cet état parfait qui ravit et qui prouve le soin apporté à la conservation dans la maison. Mais on n’en doutait pas.

La plupart des œuvres sont entrées dans la collection par don des auteurs (qui par ailleurs étaient très fiers d’inscrire dans leur curriculum qu’ils étaient représentés dans les collections de la Bibliothèque Nationale) à une époque où Jean-Claude Lemagny, qui n’avait pas de budget autonome d’acquisitions, essayait de faire appliquer le dépôt légal (don obligatoire…) aux photographes, sous prétexte que la photographie est un multiple. Ce à quoi quelques photographes, les plus rétifs, avaient répondu qu’il ne s’agissait pas de multiples, mais d’images reproductibles, en citant Walter Benjamin…

Jolis souvenirs de passes d’armes verbales et amicales. Les étrangers n’étaient pas concernés par le dépôt légal et il y eut quelques acquisitions, à la hauteur de la maigreur du budget. Dans un entretien publié dans le catalogue, Jean-Claude Lemagny, fils de graveur et fonctionnaire au Cabinet des Estampes, en charge de la photographie contemporaine entre 1968 et 1996, raconte avec un beau sérieux teinté d’amusement rétrospectif, cette période. Comment Jean Adhémar, alors directeur de la B.N. et attentif à ce qui se passait outre-Atlantique lui demanda de se consacrer à la photographie, comment il entra en contact avec les américains, comment il dut argumenter auprès de la comptabilité pour pouvoir acquérir des Friedlander (l’exceptionnel portfolio du Japon, avec ses feuillages élégants et parfois douloureux).

Dans le catalogue, également, une série de citations qui rythment l’ouvrage et qui tranchent avec les propos européens ou franchouillards : « Les photographies parlent d’elles-mêmes, de façon universelle, ou bien elles échouent » (Walker Evans) ; « Je crois vraiment qu’il y a des choses que personne ne verrait si je ne les avais pas photographiées » (Diane Arbus) ; « La réalité, c’est la photographie elle-même, une particule prélevée du temps et de l’espace » (Garry Winogrand), entre autres.

On comprend, à parcourir l’exposition, comment cette photographie, marquée par la ville, les grands espaces, les signes, tiraillée entre documentaire, conceptuel, expérimentation, intimité et démonstration, a pu chahuter les habitudes et mettre à mal des conventions, esthétiques ou professionnelles.

On peut faire une seule critique à l’exposition : elle ne prend pas en compte une autre « révolution » pour le monde de la photographie, pourtant développée dans les années soixante-dix, celle de la couleur. Certes, la collection est, dans ce domaine, moins riche et moins convaincante. Et les épreuves sont d’une fragilité extrême. Mais peut-être que le petit tirage d’un grand ciel bleu par William Eggleston qui, seule couleur de cette copieuse plongée dans un passé, pas si lointain, où beaucoup de choses ont changé pour l’image fixe, sert de conclusion annonce une suite à venir.

De toutes façons, on a envie de retourner rue de Richelieu, ne serait-ce que pour le plaisir de voir encore les extraits d’une œuvre inclassable, poétique et étrange, douce et traversée de possibles dangers : celle de Ralph Eugene Meatyard qui, dans les maisons en bois du Sud, a essentiellement photographié ses enfants, souvent affublés de masques, acteurs d’un autre monde, entre le leur, le nôtre et celui du photographe.

 

A lire également l'entretien avec Anne Biroleau, commissaire de l'exposition Seventies : le choc de la photographie américaine

 

« Seventies - Le choc de la photographie américaine »
Du 29 octobre 2008 au 25 janvier 2009
BnF - Galerie de photographie du Site Richelieu
58, rue de Richelieu - 75002 Paris
Tél. : 01 53 79 49 49

Ouvert tous les jours, sauf le lundi et jours fériés, de 10h à 19h et de 12h à 19h le dimanche
Tarifs : 7 € ou 5 € en tarif réduit

Catalogue de l’exposition 70’. Le choc de la photographie américaine. Textes d’Anne Biroleau et de Gilles Mora, éditions de la BnF, octobre 2008, 340 pages, 48 €


C. C. (14 novembre 2008)


 









site map  about us  contact us  investor relations  services  imprint  terms & conditions artnet.com | artnet.de | artnet.fr
   ©2010 artnet – Le monde de l’art en ligne. Tous droits réservés. artnet est une marque déposée de artnet Worldwide Corporation, New York, NY.  


artistes: A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z