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Pinault Vénitien

par Christian Caujolle


Au moment où débute la 53e Biennale de Venise, l’exposition Mapping the Studio, en deux sites mythiques de la Cité des Doges, la Punta della Dogana et le Palazzo Grassi, présente une somme — 200 œuvres, 60 artistes — de la riche collection François Pinault.

Ça y est, la Fondation François Pinault existe vraiment. Enfin, a-t-on envie de dire tant les épisodes précédents ont été chaotiques, frustrants, absurdes. Le patron de PPR (Pinault-Printemps-Redoute), une des plus grandes fortunes de France est, depuis des années, l’un des collectionneurs majeurs de l’Art Contemporain.

François Pinault est un collectionneur discret n’ayant jamais fait étalage de ses acquisitions. Il a laissé fantasmer sur ses possessions, sur la façon dont il achetait : lui-même, conseillé, spéculateur. Tout a été dit, n’importe quoi aussi. On connaissait simplement quelques noms qu’il suivait fidèlement, de Jeff Koons à Cindy Sherman, de Maurizio Cattelan à Luc Tuymans, de Murakami à Thomas Schütte, Cy Twombly, Richard Prince ou Charles Ray. On savait également que Caroline Bourgeois l’avait conseillé pour constituer une collection exceptionnelle d’art vidéo, que Francesco Bonami était l’un de ses commissaires et complices favoris, qu’il avait fermement décidé de ne travailler qu’avec l’architecte japonais Tadao Ando pour concevoir les espaces de monstration de ses collections, on citait le nom de certains de ses rabatteurs. Et personne, ou presque n’avait tout vu. Et presque tout le monde n’avait rien vu.

On attendait, comme un événement qui ne vint pas, l’installation de la Fondation sur l’Ile Seguin, à Boulogne-Billancourt, sur les anciens terrains des usines Renault. Des années de négociations, de projet, d’élaboration, de blocages, de mesquinerie administrative, de rage sans doute, de désespoir aussi. Alors, ce fut le départ pour Venise, définitif, sous la houlette de Jean-Jacques Aillagon, l’installation au Palazzo Grassi, sur le Grand Canal et des expositions qui firent événement, des extraits de la collection qui éclairèrent une belle intelligence de l’Arte Povera ou une saine lecture de la création italienne, trop mal mise en valeur, des quarante dernières années. Mais il était incontestable que, dans le Palais, quel que soit sa beauté, les œuvres, souvent monumentales, avaient du mal à se déployer, à respirer, à s’articuler dans un espace trop morcelé et vite rempli par des expositions trop copieuses.

La décision de poursuivre l’installation de la collection à la Punta Della Dogana, dans le premier bâtiment où les douanes vénitiennes percevaient leur dû sur les marchandises venues d’Orient via l’Adriatique dès 1418, avait laissé certains sceptiques. Comment imaginer ce que l’art produit de plus contemporain dans cet édifice historique, en brique et pierre, à lourde charpente en bois, dans cette pointe dirigée vers la lagune telle une proue ?

C’est fait, donc. Et de quelle façon ! Une véritable leçon à tous points de vue, un défi relevé au point d’inventer un centre d’Art Contemporain qui n’a pas d’équivalent, dans des espaces restaurés avec une précision maniaque dans la finition des détails (Ando prouve une fois de plus qu’il est le maître absolu du traitement du béton dont il dit qu’il est « le marbre du vingtième siècle » et qu’il manie comme tel) et un lieu étonnamment confortable pour les œuvres comme pour le visiteur. Tout cela est finalement fort généreux, tant pour les artistes mis en valeur sans ostentation que pour les amateurs, ni écrasés ni guidés, simplement invités au plaisir d’un partage dans des espaces que la lumière transforme sans cesse, les ouvertures sur le canal ayant été conservées respectueusement.

L’exposition d’ouverture, mise en œuvre des deux côtés du Canal, affirme la fidélité aux artistes, y ajoute quelques clins d’œil bien venus (comme le Tinguely de 1969 à l’entrée du Palazzo Grassi) et privilégie les œuvres très récentes. Et il y a bien des chefs-d’œuvre, incontestablement. Même un immense Murakami. Dans la salle de Grassi, ce dernier réussit à faire oublier tous les divertissements décoratifs du japonais qui concilie, avec une solide maîtrise picturale et au format monumental, la peinture traditionnelle et l’univers des mangas. On est alors prêt à oublier les trois immenses Martial Raysse, récents et figuratifs, une jeunesse de Bacchus ou un Carnaval de Périgueux, désolants pour quiconque adore les œuvres de cet artiste majeur de la poétique des néons et du portrait au temps des Nouveaux Réalistes.

Certes, à Grassi, on a encore le sentiment qu’il y en a trop, mais on découvre avec stupéfaction les maquettes de Barbara Kruger (qui ne sont pas particulièrement mises en valeur) jamais vues, deux Buren magnifiques de 1966, un triptyque somptueux de Cy Twombly, One Woman Ten Years Later (1964-2000) — dans un couloir — , l’impressionnante pièce de Piotr Uklanski (Dancing Nazis, 2008) à l’entrée, une belle salle Wilhelm Sasnal, un immense Fontana au brun profond, un Dan Flavin de 1964 — qui manque de respiration —, la série de gravures des frères Chapman en référence aux Caprices de Goya à rapprocher de la salle des Fucking Hell à La Doggana, les premiers Cindy Sherman en noir et blanc avec déclencheur à la poire (1976). L’association graphique des mèches et forets de Adel Abdessemed et de La Gabbia de Michelangelo Pistoletto est une belle idée qui fonctionnerait merveilleusement si l’espace ne les brouillait pas. Alors, on sort repu mais on a du mal à digérer. Un peu d’air en traversant le canal et l’on ne repartirait plus de la Douane, hésitant à s’installer dans la grande salle des Polke ou à méditer dans les noir et blanc harmonieux de la plus belle de toutes les propositions quand les morts de Maurizio Cattelan, sous leur linceul en marbre de Carrare dialoguent avec la pureté troublante des grandes photographies en noir et blanc de Sugimoto mettant en évidence l’architecture des vêtements de créateurs. On y approche l’éternité, la fin est douce, enfin.

 

Palazzo Grassi. François Pinault Fundation
Campo San Samuele
arrêts de vaporetto : San Samuele (ligne 2), Sant’Angelo (ligne 1)

ouvert tous les jours de 10h à 19h, fermé le mardi, fermeture des billetteries à 18h
tarifs : 20 € pour la visite des deux sites/15 € pour la visite d’un seul site, ou 17 €/12 € et 14 €/10 € en tarifs réduits, gratuit tous les mercredis pour les résidents de la ville de Venise, le billet d’accès pour les deux sites est valable trois jours


C. C. (5 juin 2009)


 










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