La Tour Eiffel a cent vingt ans. Mais qui faut-il être pour pouvoir devenir le géniteur d'un monstre de 300 mètres et de 7 000 tonnes, en 1889 ? L'exposition de l'Hôtel de Ville fait sortir ce Vulcain moderne d'une ombre gigantesque et labyrinthique.
D'une certaine manière, l'injustice poursuit Gustave Eiffel. L'hommage qui lui est rendu en ce moment à l'Hôtel de Ville de Paris est une sorte de réparation mais il est aussi un éclairage sur cette injustice même. Car au cœur de cet hommage - et l'on aurait tendance à dire : « naturellement ! » - se trouve la Tour. Cette seule œuvre cyclopéenne justifie sa renommée mais écrase l'homme. C'est un trop grand ouvrage, un tour de force unique (n'oublions pas qu'à l'époque où Gustave Eiffel érigeait la sienne, les ingénieurs anglais devaient abandonner piteusement leur projet d'une tour de mille pieds (environ 300 mètres) alors qu'ils atteignaient à peine les 50 mètres). Et malgré le nom qu'elle porte, elle vola sa postérité à son auteur. Il semble que donner naissance au symbole universel de Paris était déjà largement suffisant pour un seul homme. Notons d'ailleurs que le prétexte de cette exposition est l'anniversaire des cent vingt ans de la Tour, comme si l'on fêtait l'anniversaire de la sortie d'Ulysse au lieu de celui de la naissance ou de la mort de Joyce.
La Tour est en réalité le résultat certes éblouissant mais artificiel de la victoire d'Eiffel sur les éléments, avec en particulier son pont sur le Douro inaugurée en 1877, ouvrage sans précédent à l'époque (la travée centrale mesure 160 mètres) et pour un coût jusqu'à trois fois inférieur aux devis de ses concurrents. Car l'utilité de la Tour était nulle contrairement à tout le reste de l'œuvre d'Eiffel, si bien qu'il fallut lui trouver deux ou trois fonctions en catastrophe pour assurer sa survie au bout de la première concession de vingt ans. Et les détracteurs bien en cour ne manquaient pas. Au bout du compte, c'est sans doute l'admiration qui l'emporta, que l'on retrouvera tout au long du siècle chez les plus grands poètes (Apollinaire, Cendrars, Aragon) et les plus grands peintres (Georges Seurat, Paul Signac, Fernand Léger, Marc Chagall, Raoul Dufy, Robert Delaunay, Nicolas de Staël.), dont l'exposition présente certaines œuvres au bout de son parcours.
Cependant l'exposition s'appelle bien Gustave Eiffel et rend effectivement hommage à l'homme. Hommage professionnel : du jeune ingénieur attentif et besogneux au maître incontesté de par le monde des ouvrages d'art (il est l'auteur de la structure de la statue de la Liberté qui ne compte plus les formidables tempêtes essuyées), hommage à l'homme d'affaires qui vendit des milliers de ses ponts portatifs brevetés de par le monde (il leur doit sa fortune qui ne contribua pas à le faire aimer), hommage au premier scientifique à s'intéresser sérieusement à la météorologie puis à l'aérodynamique alors que son âge en faisait un vieillard (toute l'aéronautique naissante fréquente sa soufflerie : Blériot, Bréguet, Farman, Morane, pionniers et héros comme lui). Il envisagera encore la construction de son propre avion (LE pour Laboratoires Eiffel), un bolide de 300 ch. qui devait atteindre la vitesse inenvisageable alors de 300 km/h. Il l'abandonnera et ce sera son dernier projet. Information notable : l'entrée est libre. On regrettera seulement que la maison d'édition Pygmalion ait eu le souffle trop court pour que la dernière en date (2003) et l'une d'une des meilleures biographies d'Eiffel soit absente du choix que propose la boutique de l'expo.
Gustave Eiffel
jusqu'au 29 août 2009
Hôtel de Ville de Paris
Entrée libre
P. D. (29 juin 2009)









