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Place aux femmes !

par Alain Dreyfus & Joséphine Le Gouvello



elles@centre pompidou

Des femmes artistes ont investi, et ce pour plus d'un an, la totalité des salles et des cimaises du quatrième et une partie du cinquième étage du Centre Pompidou, tous deux d'ordinaire dévolus aux collections permanentes du musée.

Ce n'est pas la chanson de Reggiani, les Loups sont entrés dans Paris, mais ça y ressemble : les femmes ont envahi Beaubourg. Plus une présence masculine ne subsiste mis à part quelques fantômes dans les œuvres, sommés de jouer dans le registre des utilités. Dès l'entrée, les pin's géants d'Agnès Thurnauer donnent le ton ; Francine Picabia, Joséphine Beuys, Annie Warhol et La Corbusière, inscrits dans des ronds gris ou rose bonbon cohabitent avec quelques rares inversions, tel André Putman et Louis Bourgeois. Ce qui frappe tout d'abord, c'est l'énergie et la violence dégagées par l'ensemble (plus de 500) des pièces présentées. Comme si, à l'issue d'un siècle où la domination masculine n'a eu de cesse de prendre des coups, la création artistique avait changé de sexe.

N'en déplaise au chauvinisme mâle, le temps où les femmes devaient se cantonner aux travaux d'aiguilles, ou, à l'extrême rigueur, à s'essayer à de bucoliques aquarelles avec pour thèmes les fleurs et les enfants est définitivement révolu. Pour mesurer la rapidité du chemin parcouru, il faut garder en tête que ce n'est qu'au début du XXe siècle que les femmes (et elles étaient très peu nombreuses) ont pu avoir accès à l'enseignement dispensé par les académies des Beaux Arts.

Le parcours, qui compte aussi des espaces voués au design et à l'architecture (Gae Aulenti, Charlotte Perriand et Eileen Gray s'y taillent la part des lionnes) ne répond pas à une volonté chronologique, mais thématique : pionnières, feu à volonté, corps slogan, une chambre à soi, etc. Toutes les œuvres proviennent du fond du musée d'art moderne. On entend de-ci de-là des propos perfides, qui renversent la problématique choisie par les commissaires, et en particulier par Camille Morineau, maîtresse d'œuvre de l'installation. Pour montrer réellement quelle est aujourd'hui la place des femmes dans l'art, n'aurait-il pas été plus judicieux, pendant le grand « décrochez-moi-ça » qui a précédé l'expo, de ne laisser en place que les œuvres de femmes ? La preuve par le vide aurait été flagrante : les œuvres féminines représentent à peine 18 % des collections de Beaubourg.

Mais le propos n'est pas là. Il ne s'agit pas de jouer une opposition mécanique homme-femme mais plutôt de mesurer l'apport et la spécificité du deuxième sexe dans l'histoire de l'art. Pour commencer la visite, il est préférable de monter d'emblée un étage (ce que ni la paresse naturelle du visiteur, ni la signalétique n'incitent à faire), pour aller voir les salles consacrées aux pionnières. Des œuvres de Suzanne Valadon, Sonia Delaunay, Marie Laurencin et Natalia Goncharova voisinent en bonne intelligence avec celles de leurs confrères masculins. Cette connivence tient à des raisons historiques. Reflets de leurs sensibilités, leurs œuvres n'attirent pas spécialement l'attention parce qu'elles ont étés réalisées pas des femmes. Sans doute avaient-elles d'autres chats à fouetter tant il était difficile pour elles d'être simplement reconnues comme artistes dans un domaine où les hommes régnaient sans partage.

On peut ensuite entamer la descente, qui s'apparente, toutes proportions gardées, à une descente aux enfers. Si les poupées de Niki de Saint Phalle en forme d'épouvantails n'ont rien perdu de leur charme mais beaucoup de leur puissance subversive, le claquement régulier du fouet de Rebecca Horn, donne sèchement un indice de ce qui nous attend. La première salle de la section « Feu à volonté » prévient d'emblée que certaines pièces pourraient choquer la sensibilité du visiteur. Cette précaution qui agit bien évidemment comme un aimant n'est pas tout à fait inutile. Telle La Création du monde de Courbet, une vulve géante et noire, en sisal et en chanvre, de Magdalena Abakanowicz happe littéralement le regard dans ses plis et ses replis. L'affirmation de la féminité se poursuit avec les travaux de la viennoise Elke Krystufek, portraits de femmes avec sexe béant au milieu de la figure.

Dans le même registre, une « fuck painting » de l'américaine Betty Tompkins dont l'intitulé résume parfaitement la substance, et pour finir, une série de photos d'une autre autrichienne, Valie Export. Cette série est le reliquat de la performance Genital Panic, réalisée en 1969 dans un cinéma porno de Munich. Valie Export s'en explique : « Je portais un pull et un pantalon qui laissait voir mon sexe. J'étais armée d'une mitrailleuse. Entre deux films, je disais aux spectateurs qu'ils étaient venus pour voir des films sexuels mais que je mettais à leur disposition de vraies parties génitales et qu'ils pouvaient en faire ce qu'ils voulaient. […] Tout en marchant le long d'un rang, je dirigeais l'arme sur les spectateurs du rang de derrière. J'avais peur et je n'avais aucune idée de ce que les gens allaient faire. A mesure que je passais d'un rang à l'autre, les spectateurs se levaient lentement et quittaient la salle. Comme ils n'étaient plus dans le contexte du film, cela devenait complètement différent pour eux d'établir un rapport avec ce symbole érotique particulier. »

La nouvelle configuration du Musée national d'art moderne n'atteint pas ce degré de violence et d'obscénité parfaitement assumé. Mais le corps de la femme, martyrisé, scarifié, mutilé, exploré et surexposé est manifestement un thème essentiel et récurrent de l'exposition. Pris comme exemple, en toute subjectivité, dans un corpus qui réunit les travaux de 200 artistes : la vidéaste et performeuse israélienne Sigalit Landau revivifie dans un petit film à la limite du soutenable un jeu qui faisait fureur sur les plages des années soixante, le hula hoop. Il fallait garder le plus longtemps possible autour de sa taille un cerceau de plastique en pratiquant un déhanchement proche de la danse du ventre. Ici, il s'agit d'un cerceau en fil de fer barbelé qui vient à chaque tour égratigner les hanches nues et le sexe de la danseuse. La libanaise Mona Hatoum propose un voyage intérieur. Sur le sol d'un cylindre où ne peuvent se tenir que deux personnes, est projeté en continu, sur fond de battements de cœur amplifiés, la surface d'un corps en très gros plan, avant que la caméra pénètre à l'intérieur par les orifices dans l'estomac, les intestins et le vagin. Pour l'artiste, « introduire une caméra qui est un corps étranger à l'intérieur du corps constitue le viol absolu de l'être humain, en ne laissant pas le moindre recoin inexploré ». Ce travail d'exploratrice résume bien la démarche de nombreuses artistes présentes. Y compris chez les stars, telles Louise Bourgeois, Nan Goldin, Cindy Sherman, Annette Messager, Pipilotti Rist, Sophie Calle et même Marguerite Duras, dont les pièces déjà présentées, toutes de grande qualité, ont fait l'objet d'expositions monographiques à Beaubourg et sont suffisamment connues pour qu'il soit utile de les commenter ici à nouveau.

 

Elles@ centrepompidou artistes femmes dans la collection du musée Centre Pompidou
Tél. : 01 44 78 12 33

Tous les jours sauf le mardi, de 11h à 21h
Tarif : 12  ou 8 € en tarif réduit

Catalogue sous la direction de Camille Morineau, éditions du Centre Pompidou, 384 pages, 39,90 €


A. D. & J. L. G. (11 juin 2009, vidéo le 23 juillet 2009)


 






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