Connexion Pas encore inscrit ? Inscription immédiate
artnet.com
Search the whole artnet database
 
Facile et rapide ! Pour rester informé en continu (RSS)








Attention à Lamarche !

par Alain Dreyfus


Bernard Lamarche-Vadel apporte à la sphère artistique et littéraire, disons à la culture française, une grâce dont le Musée d’art moderne de la Ville de Paris peut être fier de diffuser quelques émanations.

L’homme est en smoking, mais la fête est finie. Son nœud papillon, défait, dégouline sur sa chemise blanche au col déboutonné. Barbe de huit jours, crinière léonine, il fume en nous toisant d’un regard vrillant, comme s’il voulait nous percer à jour. Ce portrait désenchanté de Bernard Lamarche-Vadel (réalisé en 1993 pour le couturier Gianfranco Ferré), est signé Bettina Rheims. Beaucoup d’autres photos balisent, au Musée d’art moderne de la ville de Paris, le parcours de la conséquente exposition dédiée à l’écrivain, au critique d’art, au commissaire d’exposition, au collectionneur et au directeur de revue né en 1949, qui a choisi de se donner la mort en avril 2000. Rien d’étonnant pour cet anticonformiste que cet hommage ait lieu neuf ans après sa disparition, et non pas dix, comme le veut une époque pourtant très friande de commémorations aux chiffres ronds.

Cette profusion d’images (en photos mais aussi en peintures) de Bernard Lamarche-Vadel, s’accompagne aussi d’une forte présence acoustique : le timbre travaillé, soigneusement scandé, incisif, volontiers emphatique et toujours fascinant de Lamarche accompagne le visiteur tout au long de sa déambulation. Ce sont souvent des dialogues d’une grande perspicacité avec les artistes qu’il a aimés et soutenus, mais aussi des monologues extraits de conférences radiophoniques ou télévisées, dont BLV, brillant causeur, se montrait peu avare. Cette voix envoûtante, qui s’estompe pour ressusciter sur un sujet tout autre quelques mètres plus loin, fait beaucoup pour que, telle celle d’un fantôme, la présence de l’absent plane de salle en salle.

Mais peut-on transformer la vie d’un critique d’art (même mort), en œuvre d’art ? Dans le copieux et passionnant catalogue édité pour l’occasion, le maître d’œuvre de l’exposition, Fabrice Hergott, s’explique. Il veut, dit-il, « montrer ce qu’est un regard. Le regard d’un critique dont le rôle influent sur la scène artistique française dès le milieu des années 70 persiste encore aujourd’hui. »

Critique d’art ne signifie pas maître d’école ou chef de file comme le furent, par exemple, Pierre Restany pour les Nouveaux Réalistes ou Germano Celan pour l’Arte povera. L’univers de Lamarche-Vadel ici restitué tient du cabinet d’amateur pratiquant sa propre physiologie du goût.

Ce qui frappe surtout, c’est la grande liberté des choix : quelques ardoises austères de Joseph Beuys (dont il fut le grand introducteur en France), voisinent avec les toiles pétantes de couleur des tenants de la Figuration Libre : Alberola, Boisrond, Combas, Di Rosa et autres, dont il organisa, en 1981, chez lui à Paris dans son loft de la rue Fondary, la première exposition manifeste. On pourrait multiplier les exemples, juxtaposer l’installation Séismographe pour têtes épilées, alignements comico-morbides de crâne humains du danois Erik Dietman et les travaux d’une exemplaire sobriété du tenant de Support/Surface, Jean-Pierre Pincemin, les abstractions évanescentes de Martin Barré et une toile tonitruante de Gérard Garouste.

Tout témoigne d’un singulier manque de dogmatisme, dont un extrait du texte du catalogue Finir en beauté restitue la substance. Bernard Lamarche-Vadel vient de faire, avec des arguments de théologien, l’apologie du groupe punk The Clash. Puis il poursuit, programmatique : « Adorer la décision d’une vieille sensibilité cultivée capable d’évoquer le regain platonicien à la cour des princes florentins de la Renaissance, puis surprendre les ressources déclaratives d’une construction ternaire dans telle phrase de Flaubert, et poursuivre par une vue de la planéité dans le meilleur Vuillard, et ainsi le soir venu s’abîmer dans un chapitre du Festin nu de William Burroughs et s’endormir dans la contemplation intérieure d’une délicate poterie Han ». Un éclectisme peu prisé vers la fin des années 70 ; dans le monde de l’intellect ou dans ce qui en tenait lieu, le locuteur était sommé de se définir strictement et de répondre à la fameuse injonction « d’où tu parles ? »

Bernard Lamarche-Vadel parlait pour lui même et ce n’était pas du goût de tout le monde. Cette liberté de ton, allié à une ironie cinglante qui pouvait aller jusqu’à la méchanceté, lui a valu dans le milieu de l’art des inimitiés, que sa mort a sans doute atténuée, mais pas complètement éteintes. Accusé d’encenser certains artistes parce qu’il les collectionnait, d’être trop proches de certains marchands, il était aussi ennemi des institutions. S’il pactisait avec elles, il ne manquait jamais de leur donner au passage le coup de pied de l’âne. Ainsi en fût-il pour Qu’est-ce que l’art français ? dont il fut le commissaire en 1986, qui ne retint que onze artistes, façon de dire en creux la médiocrité du paysage esthétique hexagonal.

Mais outre la photographie, qu’il contribua par ses textes des années 80 à lui faire acquérir un statut d’art à par entière (deux salles lui sont consacrées), la grande affaire de sa vie, c’est l’écriture ; on ne compte pas le nombre des monographies et analyses qu’il a consacrées à ses artistes de prédilection, dont beaucoup se retrouvent dans la revue qu’il a fondée : Artistes. A côté de textes manifestes, toujours enlevés, parfois obscurs, on peut y lire de grands entretiens, les premiers parus en France, avec des artistes majeurs tels Joseph Beuys, Mario Merz ou Richard Serra. Ces textes, habités, flamboyants, font œuvres et transcendent le statut de la critique proprement dite. Il n’est pas étonnant que les dernières années de BLV soient consacrées à la littérature : une œuvre brève, fulgurante, à forte teneur autobiographique et d’une cruauté parfois insoutenable. Si l’exposition du Musée d’art moderne ne peut faire guère plus que montrer quelques volumes dans une vitrine, elle donne envie d’aller voir dans ces romans[1] (en commençant par le premier, Vétérinaires), pour comprendre comment ce crédo esthétique, qui se confondait avec l’existence ne pouvait se conclure que par le suicide. Une manière, pour reprendre un propos cher à Lamarche-Vadel, de « finir en beauté ».

 

[1] Vétérinaires, Tout casse et Sa vie, son œuvre sont publiés aux éditions Gallimard.

 

Dans l’œil du critique
Bernard Lamarche-Vadel et les artistes

jusqu’au 6 septembre 2009
Musée d’art moderne de la ville de Paris

Catalogue : Dans l’œil du critique, Musée d’art moderne de la ville de Paris/Arc, 375 pages, 35 €


A. D. (18 juin 2009)


 









site map  about us  contact us  investor relations  services  imprint  terms & conditions artnet.com | artnet.de | artnet.fr
   ©2010 artnet – Le monde de l’art en ligne. Tous droits réservés. artnet est une marque déposée de artnet Worldwide Corporation, New York, NY.  


artistes: A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z