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Ceci n'est pas un musée

par Alain Dreyfus


Que Bruxelles consacre un musée à René Magritte n'a plus rien d'une provocation surréaliste. Il faudra patienter jusqu'au 2 juin 2009 pour visiter ce lieu spécifique dédié au plus belge des compagnons de route d'André Breton et pilier du patrimoine local.

Pour rattraper le temps perdu, les musées royaux des Beaux-arts - la plus grande collection au monde d'œuvres de Magritte - ont vu les choses en grand, et, avec l'aide de GDF Suez, ont façonné pour le peintre un véritable écrin dans la capitale de L'Europe. En dédiant à sa seule personne l'imposant Hôtel Atlenton, place Royale, non loin de la Grand place. L'inauguration a donné lieu, comme il est d'usage, à une conférence de presse avec sa kyrielle de discours convenus où tous les intervenants, y compris Gérard Mestrallet, PDG de GDF Suez, ont montré leur virtuosité à passer du flamand au français ou du français au flamand, selon les préférences de chacun. Bref, tout le monde était bien content que s'ouvre le « musée Magritte museum », intitulé œcuménique obligé dans un pays rongé par les querelles linguistiques.

Mais revenons au principal intéressé. L'artiste, célèbre pour sa pipe qui n'en est pas une et ses chapeaux melon couvrant une tête ou pas de tête du tout, est né à Lessines, dans le Hainaut, le 21 novembre 1898 dans une famille de la moyenne bourgeoisie. Magritte a peu parlé de son enfance. Sans doute parce qu'elle devait remuer en lui des souvenirs douloureux : sa mère, neurasthénique chronique, se donne la mort une nuit de 1912, (René a 14 ans) en se jetant dans la Sambre. Son corps est retrouvé au bout de 17 jours, le visage recouvert par sa chemise. Cette image spectrale n'explique en rien, selon Magritte, imperméable à la psychologie et aux interprétations, tel ou tel aspect morbide de son œuvre : « je ne pense pas, affirme-t-il, connaître de circonstances qui auraient déterminé mon caractère ni mon art. Je ne crois pas au déterminisme ». Qu'on se le tienne pour dit.

Le musée proprement dit se compose de trois étages sagement superposés, (et non empilés en vrac, comme dans certaines compositions de Magritte) dont les distributions (deux grandes salles et un couloir tournant autour de la cage d'escalier) imposent au visiteur un parcours aussi régulier que linéaire. Le parti pris d'une structure rigoureuse, voire scolaire, pour présenter une œuvre qui déborde de fantaisie ne manque pourtant de cohérence : on apprécie que les concepteurs aient compris qu'il n'était pas nécessaire d'en rajouter. Ils ont également fait l'impasse sur un éclairage naturel.

Ce qui aurait été gênant pour des artistes dont l'œuvre joue avec les fluctuations de la lumière, l'est beaucoup moins pour Magritte. Celui ci n'est pas spécialement connu pour la subtilité de sa palette. A quelques exceptions près - ses premiers tableaux inspirés du cubisme et du futurisme et quelques autres, des années 40, de la période dite « vache », qui renouent curieusement avec l'impressionnisme - Magritte utilise des couleurs franches pour induire (dans des espaces désertiques qui doivent beaucoup à Chirico pour lequel Magritte n'a jamais caché son admiration), descontrastes violents. La majeure partie de ses œuvres vaut plus par les situations étranges qu'elles représentent que par leur esthétique au sens traditionnel du terme. Il serait fastidieux de faire l'inventaire des tableaux présentés, où abondent les femmes à la peau couleur de panthère ou de ciel, les ciels qui apparaissent là ou on ne les attend pas, les aigles en complet veston, les oiseaux plantes et les bourgeois en lévitation et autres maisons vacant à ses activités nocturnes à la lueur d'un réverbère, surplombé d'un ciel azur aux moutonneux nuages (l'empire des lumières 1954).

Le mode de représentation de Magritte apparaît neutre, presque académique. Mais c'est avant tout une stratégie pour mieux faire percevoir le décalage entre l'objet et sa représentation, pour mieux faire vaciller les évidences. Jouant entre les mots et les choses, n'hésite pas, dans de nombreuses toiles, à seulement nommer, en toutes lettres, ce qu'il est censé représenter. On connaît l'anecdote à propos de son plus fameux tableau, cette pipe sous laquelle il est inscrit « ceci n'est pas une pipe ». « Cette pipe, répondait Magritte, pouvez-vous la fumer ? Non. C'est juste une représentation ! Si j'avais écrit « ceci est une pipe », là j'aurais menti ! »

Ces œuvres, dit Magritte « conçues pour être des signes matériels de la liberté de pensée », sont équitablement et abondamment réparties sur les trois étages du nouveau musée. On trouve aussi ici une riche documentation sur des aspects moins connus de l'artiste. Réunis sous l'intitulé « les travaux imbéciles », on peut voir quelques spécimens de ses réalisations pour la publicité, activité qu'il a pratiqué jusqu'à la fin des années quarante, où il a pu enfin vivre entièrement de son art. A côté de quelques réalisations qui ne brillent pas (commande oblige) par leur originalité, subsistent quelques perles comiques. Telle cette affiche réalisée pour un hommage à l'acteur Erich Von Stroheim. La tête du comédien, posé sur un socle, nous regarde l'œil sévère et la clope au bec, avec, plantée dans son crâne chauve, la pointe qui enjolivait le casque des guerriers teutons.

Une masse de photographies et de documents permettent aussi de faire mieux connaissance avec l'homme Magritte. Heureux en amour (il rencontre Georgette en 1920 avec qui il vivra jusqu'à sa mort, en 1967) il l'est aussi en amitié. On en apprend beaucoup sur les surréalistes belges, (Mariën, Lecomte, Scutenaire) nettement moins sectaires et sérieusement plus drôles que leurs homologues français. C'est d'ailleurs le sectarisme de Breton qui précipitera en 1930, le retour de Magritte, fasciné par le bouillonnement parisien, en Belgique. En 1929, il se rend, avec Georgette à une réunion du groupe surréaliste. Georgette porte ce soir là à son cou une chaine avec une croix en or. André Breton s'en aperçoit et lui intime l'ordre de la jeter immédiatement. La jeune femme refuse et prend la porte, Magritte la suit et six mois plus tard ils sont de retour au bercail. Il y trouvera un terrain plus propice et plus libre pour que s'y déploie son goût pour la métaphysique amusante, « l'humour subversif et les taches de rousseur ».

 

Musée Magritte Museum
3, Rue de la Régence - 1000 Bruxelles
Tél. : +32 (0)2 508 32 11

Du mardi au dimanche, de 10h à 17h et le mercredi jusqu'à 20h


A. D. (28 mai 2009)


 






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