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Le monde de Parr et d'autres

par Alain Dreyfus


Ceux qui s'attendent à voir au Jeu de paume une rétrospective de l'œuvre de Martin Parr, le célébrissime photographe britannique de la non moins célèbre agence Magnum, seront, non pas déçus, mais surpris.

Ce n'est pas le travail de Martin Parr qui est exposé au Jeu de Paume, mais son univers. Un univers constitué de collections loufoques qui témoignent avec une grande précision de la production kitch planétaire, inépuisable source d'inspiration de cet artiste à l'humour acide. Mais il a aussi accumulé au fil des ans une quantité hallucinante de livres de photos, qui constituent un corpus quasi complet de plus d'un demi-siècle de production photographique anglaise, avec quelques incursions à l'étranger.

Installés dans des vitrines disposées au centre des salles du bas, les albums célèbres voisinent avec une myriade de publications beaucoup plus rares, parues chez les petits éditeurs depuis longtemps disparus et devenues introuvables. Ouvrages de propagande ou publicitaires, livres de commande ou livres d'artistes, maquettes et esquisses avant impression, cette exposition dans l'exposition mériterait un compte rendu à elle seule.

Pour ceux qui chercheraient à en savoir plus, on ne peut que leur conseiller de consulter les deux forts volumes que Martin Parr, avec l'aide de Garry Badger a consacrés à sa collection, The Photobook A History, Phaidon, 2004/2006. Sur les cimaises des mêmes salles, sont alignées ses collections personnelles de tirages originaux. Principalement en noir et blanc et à visée documentaire, ils constituent un bon résumé des influences de Martin Parr. Réalisées des années 70 à nos jours par de grands photographes britanniques, peu connus du public français (Tony Ray Jones, Graham Smith, Mark Neville, entre autres), ces images traitent des grands thèmes sociaux qui ont agité la Grande Bretagne, des grèves de mineurs sous le règne de la « Dame de fer » en passant par le conflit irlandais. On y trouve aussi des scènes de manifestations festives, qui oscillent, comme chez Martin Parr, entre l'attendrissant et le cauchemardesque.

Ce mélange antagoniste se cristallise particulièrement dans une somptueuse image en noir et blanc signée Chris Killip (Father And Son, Newcastle, 1980). Un père en haillons, visage émacié et édenté, porte son petit garçon sur ses épaules. La force émotionnelle dégagée par cette photographie élude tout ce qu'elle pourrait avoir de triste et de sordide. Martin Parr expose également quelques œuvres de confrères beaucoup plus connus (Cartier-Bresson, Robert Frank, William Eggleston.) et aussi quelques pièces de Japonais, dont une signée Osamu Kanemura, particulièrement en phase avec une actualité où les jets tombent comme des mouches. Au premier plan, la mer gris-bleu agitée par la houle apparaît d'une consistance aussi solide qu'un mur de béton. Au loin, la silhouette d'un avion de ligne en basse altitude, qui semble piquer vers les flots.

Il faut monter au premier étage pour entrer au musée des horreurs. On commence par une collection de cartes postales, soigneusement choisies pour leur extraordinaire banalité : vues d'autoroutes, d'aéroports, de rues et d'intérieurs sans attraits, ce sont, selon Parr, les Boring cards les « cartes ennuyeuses ».

Le reste du bric à brac accumulé, en revanche, n'engendre pas l'ennui. Saddam Hussein s'y taille une part de lion, avec des quantités de statues polychromes en plâtre à son image. Des centaines de montres au cadran floqué à sa souriante et barbue effigie sont alignés sous verre comme des modèles sortis des chaines, dans les parkings des constructeurs automobiles. Le 11 septembre a engendré lui aussi un lot inimaginable d'objets, dans les deux camps. A l'usage des Américains, on notera tout particulièrement un aigle en terre cuite terrassant dans ses serres le dragon Ben Laden, et pour le monde musulman, notre choix s'est porté sur des tapis de prière avec pour motif les tours en flammes du World Trade Center. Cerise sur le gâteau, une théière typiquement british, en forme de tête de Margaret Thatcher, dont le bec verseur lui fait un nez particulièrement seyant.

Les travaux personnels de Martin Parr se résument en deux salles. L'une est consacrée à une commande réalisée pour le supplément hebdomadaire du quotidien The Guardian, sur dix villes industrielles britanniques en déshérence, « The Project ». Paysages urbains, portraits d'habitants, et profusion de gros plans sur les étals de junk food locale, dont le moins que l'on puisse dire, c'est qu'elle n'ouvre pas l'appétit.

La nourriture est un thème récurrent chez Martin Parr, qui revient en litanie dans l'autre série présentée, « Luxury », réalisée entre 2004 et 2008. Lorsque l'on est soi même peu fortuné, voir le monde des nantis de la jet set tourné en ridicule est un petit plaisir dont il serait dommage de faire l'économie.

Ces clichés volés sur le vif dans les raouts chics du monde entier, de Dubaï à Moscou, en passant par Paris et Hollywood, sur les champs de courses les plus huppés de la planète et les dîners de charité bien ordonnée pour VIP, sont ouvertement gore.

Il y a quelque chose de révulsif, voire de vomitif dans ces grandes images numériques à la netteté de définition sans pitié. Ces gros plans sur des groupes encravatés et emperlousés, bouches ouvertes, en train d'engloutir un canapé ou une gorgée de champagne, tiennent plus de la zoologie des primates que de l'observation bienveillante de la nature humaine.

La morale et le politiquement correct serait sauve sans la troisième partie du travail de Martin Parr, présenté en plein air sur d'immenses panneaux, à l'extérieur du Jeu de Paume. Intitulé « Small World », ce travail commencé en 1980, s'intéresse de très près au tourisme de masse. Avec ses troupeaux de touristes hagards sous la férule des tours operators, devant les merveilles du monde, « Small World » prouve, s'il en était besoin, que la laideur et la médiocrité n'appartiennent pas qu'aux riches, mais qu'elles sont très démocratiquement distribuées dans toutes les classes de la société.

 

Planète Parr, La collection de Martin Parr
jusqu'au 27 septembre 2009
Jeu de Paume
1, place de la Concorde - 75008 Paris

Fermé le lundi


A. D. (24 août 2009)


 






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