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Velouté de carbone

par Alain Dreyfus


Le virtuose du fusain Robert Longo se voit à nouveau consacré, cette fois par le Mamac. L’artiste s’inscrit ainsi dans l’écurie des artistes internationaux les plus célèbres exposés à Nice.

L’œuvre de Robert Longo est une œuvre au noir. Dans sa texture comme dans son contenu. Mal connu en France (même s’il est régulièrement exposé par de grandes galeries), mieux connu en Allemagne et encore plus sur son sol natal, cet artiste américain — il vit et travaille à New York — est pourtant une figure majeure de l’art contemporain. Tant il sait fabriquer, à partir d’images stéréotypées, d’inquiétantes et sublimes icônes. La rétrospective présentée au Musée d’art moderne et d’art contemporain de Nice (Mamac) est donc tout à fait bienvenue. Même si elle fait l’impasse sur d’autres facettes de l’artiste, également cinéaste et musicien.

Il faut prendre un escalator étroit et muré pour accéder à l’exposition. Au fur et à mesure de la montée, se dévoile un browning surdimensionné qui indique de plus en plus impérativement la direction à suivre. Robert Longo utilise des moyens radicaux : les formats de ses tableaux sont pour l’essentiel monumentaux et leur gamme chromatique varie du noir au blanc, avec une seule exception : une série de trois roses rouges aux carnations féminines.

De loin, les œuvres apparaissent comme des agrandissements photographiques. De près, pas de trame ni de pixels, mais les grands traits charbonneux du fusain et le brillant de la mine de plomb. Robert Longo, avec une technique d’artisan, dessine littéralement sa vision de l’hyper-modernité. Une hyper-modernité mouvementée : la série qui a fait connaître Longo au début des années 80 occupe à elle seule une grande salle du Mamac. Sur fond immaculé, ce sont (au fusain et à la mine) des hommes et des femmes, sveltes, élégants, vêtus en noir et blanc. Mais chaque individu de ce beau monde est figé dans un étrange pas de danse, dont les contorsions laissent à penser que ces silhouettes viennent d’être atteintes par un projectile mortel. Il y a une grâce formidable dans ces panneaux de près de trois mètres de hauteur, parce qu’on est à la fois sidéré par la beauté du geste et par l’anticipation d’un déséquilibre fatal. Le making off de cette œuvre est plus souriant. Robert Longo faisait poser ses amis sur le toit de son atelier new-yorkais. On leur lançait une balle de tennis qu’ils devaient éviter tandis qu’il les photographiait.

Il y a quelque chose d’impitoyable, d’aveugle, dans la représentation des phénomènes naturels selon Robert Longo : ses vagues sont prêtes à tout fracasser dans leurs titanesques rouleaux, et son requin gueule ouverte n’a rien à envier à celui des Dents de la mer. De même pour ses galaxies vertigineuses qui déploient leurs tentacules pour engloutir d’autres galaxies, et pourquoi pas la nôtre.

Au milieu de ces chocs frontaux, viennent se lover des portraits d’une grande douceur : visages de femmes, d’enfants dans l’abandon et la douceur du sommeil. Représentations de ce que l’artiste nomme « l’immensité intime » Robert Longo pratique aussi la sculpture. Sword of the Pig (l’épée du cochon) est un torse chippendalisé qui voisine avec deux toiles noires où se devinent dans la brume des paysages industriels. Il s’essaie aussi comme son confrère Rauschenberg, au Combines, qui mélange sur un même support des matériaux incompatibles, dont il fait un montage cinématographique. Passionné de cinéma, Robert Longo y a fait une incursion, en réalisant à Hollywood Johnny Mnemonic, qui révéla Keanu Reeves.

Né en 1953, Robert Longo est amateur de champignons. Les siens sont atomiques. Dessinés d’après les photos des plus grandes déflagrations nucléaires américaines. Ces champignons jouent eux aussi sur deux tableaux. A l’effroi qui saisit au premier regard, se substitue peu à peu l’évidence de la beauté subtile de cette nébuleuse d’anéantissement. Une vision troublante, qui est l’objet même du travail de Robert Longo.

Aux images ressassées du 11 septembre, Robert Longo a ajouté la sienne. The Haunting (2005), tout en ombres et en noirceurs, saisit sur le vif l’effondrement d’une des tours. De part et d’autre du mastodonte en voie de disparition, un avion rôde. Cette scène trop réelle, détraquée par quelques détails fictionnels (présence simultanée des deux appareils) apparaît, dans la souplesse plastique de son rendu, comme le parangon de la beauté convulsive de notre époque, qui oscille entre attirance et répulsion, avec en perspective, la menace d’une apocalypse que Robert Longo nous oblige à regarder en face.

 

Robert Longo
jusqu’au 31 décembre 2009
Musée d’art moderne et d’art contemporain de Nice
Promenade des Arts - 06000 Nice

Ouvert tous les jours de 10 h à 18 h sauf le lundi

Catalogue : Robert Longo, textes de Werner Spies, Eric Troncy, Gilbert Perlein/Michèle Brun, 176 pages, Skira/Flammarion, 40 €


A. D. (13 octobre 2009)


 






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