Les peintres Maurice Utrillo et sa mère Suzanne Valadon sont réunis le temps d'une exposition. Retour émouvant sur une période où les mœurs et la peinture ruaient dans les brancards.
Mais où était donc passé Utrillo ? Depuis plus de trente ans, les institutions artistiques parisiennes avaient fait l'impasse sur le parangon montmartrois de l'artiste maudit. Un artiste, dit la légende (qui pour une fois n'en est pas une) très fou et très ivrogne, toujours partant pour troquer ses précieuses toiles contre la première bouteille venue.
Ce n'est pas pour revivifier un cliché sur la bohème que la Pinacothèque de Paris a organisé cette exposition à double entrée. La volonté des commissaires est de mettre en miroir un choix conséquent d'œuvres de Maurice Utrillo, et un choix non moins conséquent d'œuvres de sa mère, Suzanne Valadon (1865-1938). Cette rétrospective gigogne, qui donne à voir plus d'une centaine d'œuvres, permet de mettre à jour un moment singulier de la peinture moderne, sur fond de lutte des sexes, et aussi de raconter comment des vies que tout aurait pu unir ont passé leur temps à se manquer.
Si la réputation de sac à vin de Maurice Utrillo est sa marque de fabrique, la liberté et l'émancipation féminine sont celles de Suzanne Valadon. Fille de blanchisseuse, née de père inconnu, cette femme d'une rare beauté pose nue pour les plus grands : Renoir, Toulouse-Lautrec, Puvis de Chavanne, Degas. Forte personnalité, elle bouscule l'ordre établi, avec ses cheveux coupés à la garçonne et ses souliers d'homme, elle assume avec nombre d'artistes une sexualité très libre.
Excellente dessinatrice (l'exposition de la Pinacothèque en témoigne, avec quelques nus féminins d'une grande finesse) elle tardera cependant à être reconnue par ses pairs, peu habitués à ce qu'une femme vienne leur faire de l'ombre dans un domaine encore très majoritairement masculin. Seul Degas, admiratif de son coup de fusain, lui lancera un jour un tonitruant : « Vous êtes des nôtres !»
Comment qualifier la peinture de Suzanne Valadon ? C'est le mot énergie qui vient le plus vite à l'esprit : ses portraits sont frontaux, les contours des corps et des visages sont dessinés à grands traits noirs. La couleur, qui s'articule en contrastes violents, intervient dans un deuxième temps. Sensuelle jusqu'à la brutalité, inclassable, même si son graphisme violent rappelle parfois l'expressionisme allemand, Suzanne Valadon aime les modèles, tout ce qui bouge, vit et vibre, sa riche palette en est le témoignage.
Exactement l'inverse de son fils, Maurice Utrillo, lui aussi né de père inconnu, et dont la thématique picturale se borne à deux topiques immuables : les églises et les bistrots.
Suzanne Valadon ne fut pas précisément une mère exemplaire. Trop occupée à ses séances de pose, à ses amours et à son art, elle s'intéresse peu à Maurice, né en 1883, enfant difficile, fantasque, violent, et en proie à de grosses difficultés d'expression. Il grandit comme il peut, élevé la plupart du temps par sa grand-mère, rapidement débordée par ses excès. Le seul domaine où il se montre précoce, c'est la boisson : à 14 ans, il est déjà alcoolique. Ce personnage éructant et braillant des chansons obscènes en pleine rue fait partie du paysage de la Butte.
Un autre évènement, s'il en était besoin, vient encore compliquer les relations complexes entre Maurice et sa mère. A peine sorti de son premier séjour à Sainte Anne, il se lie avec un garçon de son âge, André Utter, barbouilleur du dimanche, dont il fait son compagnon de beuverie et peinture sur le motif. Un jour, il ramène André chez sa mère. Immédiatement séduite, Suzanne Valadon en fait son modèle-nu et l'épouse peu après, en 1911, après un divorce rondement mené. Leur différence d'âge est de 21 ans.
Maurice se sent doublement trahi. Il noie son chagrin dans l'alcool, mais dans la peinture, aussi. Sa thématique est pauvre, il peint ce qu'il a sous les yeux, les rues de Montmartre ou de la proche banlieue dans leurs sinueuses perspectives, et la plupart du temps vides de toute présence humaine. Quelques silhouettes apparaissent ça et là, à peine esquissées, et nous tournent le dos, comme si elles se dirigeaient, pour disparaître, vers le fond du tableau.
La thématique est pauvre, mais le résultat étonnant. Ces rues délabrées, miséreuses, ces boutiques, ces églises et ces bistrots s'animent d'un charme indéfinissable, avec leurs subtils rehauts de blanc cassé mêlé de plâtre, d'ocre, de rouille et de vert. Pendant plus de dix ans, Utrillo est à l'apogée de son art, qui commence à intéresser les marchands. A la fin de la Grande guerre, il est devenu un peintre célèbre, ce qui ne l'empêche pas de fréquenter avec assiduité les asiles psychiatriques. En 1928, Maurice Utrillo reçoit même la légion d'honneur. Mais Suzanne Valadon s'inquiète, elle connaît les fragilités de son fils et le pousse dans les bras d'une de ses amies, Lucie Valore, une ex-comédienne, qui gérera au mieux, avec le marchand Paul Pétridès, la production de Maurice. Une production quasi industrielle, mais qui perd au fil des années sa spontanéité et sa beauté.
La Pinacothèque a d'ailleurs décidé de ne pas présenter de toiles au delà des années vingt. Par un curieux effet de vases communiquant, le travail de Suzanne Valadon gagne dans le même temps en quantité et en qualité. Quand sa mère meurt en 1938, Utrillo, désespéré, n'a pas la force de se rendre à son enterrement. Lui-même s'éteint en 1955, à Dax où il était en cure. Il est, comme il se doit, enterré au cimetière de Montmartre, à une portée de fusil du cabaret « le Lapin agile ».
Valadon Utrillo
Jusqu'au 15 septembre 2009
Pinacothèque de Paris
28, place de la Madeleine - 75008 Paris
Tél. 01 42 68 02 01
Ouvert tous les jours de 10h à 18 heures
A. D. (18 mai 2009)














