Le Musée du Louvre invite en ses murs le travail d’un artiste contemporain, Yan Pei-Ming, sous le regard bienveillant de la gardienne du temple.
On a vu il y a peu Jeff Koons déballer son coffre à jouets géants dans les salles d’apparat du château de Versailles. En dépit d’une mini polémique sur le mélange des torchons et des serviettes, chacun y a trouvé son compte : le nombre des visiteurs a frôlé le million entre septembre et début janvier derniers. La moustache griffonnée par Marcel Duchamp sous le nez de La Joconde est-elle devenue une figure académique ? Peut-être : les confrontations audacieuses, le comparatisme à tout-va et les retours vers le futur sont à présent monnaie courante, voire vivement recommandées par les plus hautes institutions muséales. En ce domaine, le Louvre fait office de tête de gondole.
Depuis son arrivée en 2003, son président, Henri Loyrette, suscite régulièrement les interventions d’artistes vivants dans le plus grand mausolée mondial des artistes morts. Une stratégie à double objectif : sortir l’art d’une histoire platement chronologique et permettre à un public attiré par les valeurs sûres, et a priori imperméable à l’art contemporain, de s’y frotter tant soit peu. Après les installations l’an passé du plasticien et homme de théâtre Jan Favre dans les espaces dévolus à la peinture flamande, et en attendant celle, en 2010, du peintre abstrait américain Cy Twombly dans le département des bronzes, c’est au tour du peintre franco-chinois Yan Pei-Ming d’entrer dans la danse.
Courageux ou téméraire ? Yan Pei-Ming, en tout cas, n’a pas eu peur de s’attaquer à la gardienne du temple, La Joconde elle-même, en lui dédiant un triptyque imposant dans la salle Denon. A quelques mètres à peine de sa source d’inspiration : la salle Denon est mitoyenne de celle qui accueille le chef-d’œuvre de Léonard, à l’abri derrière son mur de vitres blindées du flot ininterrompu de ses admirateurs et du crépitement des flashes de leurs appareils photo. Pas besoin d’un GPS pour trouver l’œuvre de Yan Pei-Ming : il suffit de suivre les flèches des pictogrammes souriants qui balisent le parcours du public à la recherche du plus célèbre tableau du monde.
Quoique intitulé Les Funérailles de Mona Lisa, le travail de Pei-Ming n’a pas pour but d’enterrer La Joconde. Au contraire : on ne peut pas s’empêcher de lui trouver une connotation sacrée, tant il se donne à voir comme une variante intime de la Sainte Trinité. A gauche un père (le sien), à droite un fils (lui-même), et au centre, La Joconde, brave fille qui en a vu d’autres, dans le rôle du Saint-Esprit.
Né à Shanghaï en 1960, dijonnais d’adoption depuis 1980, Yan Pei-Ming voit grand, très grand même. Chacune de ses toiles — celles exposées ici ne font pas exception — mesure au minimum 2,80 mètres de haut sur 5 mètres de large. Portraitiste halluciné, aussi violent que frontal, il a commencé par des Mao (pas très respectueux), poursuivi avec des pontes de la politique internationales, et aussi par des « sérials killers », certes peu recommandables mais de moindre envergure que le grand Timonier. Il s’intéresse à présent à ses proches et à sa famille. Quand on lui demande le pourquoi de tels formats, il répond, bref et convaincant : « je préfère le cinéma à la télévision ». De fait, ses tableaux empruntent au cinéma les techniques et les cadrages du gros plan panoramique.
Lorsqu’Henri Loyrette lui a proposé d’intervenir dans un espace et une thématique de son choix, Pei-Ming a hésité : « j’étais très angoissé, dit-il dans une note d’intention, j’avais peur de ne pas être à la hauteur. Finalement, j’ai choisi La Joconde. Tout le monde la connaît, c’est une icône, le symbole du Louvre. Je l’ai découverte en Chine, à 11 ans dans une méthode de dessin. A ma façon, moi aussi je suis un touriste ici. »
Une Mona Lisa démesurée est au centre du dispositif. C’est une copie conforme, mais elle a perdu ses couleurs : Pei-Ming travaille uniquement en bichromie, « pour, dit-il, ne pas faire de concurrence à la peinture classique… ». Du coup, toute la salle baigne dans une atmosphère sépulcrale. La palette de Pei-Ming ne s’autorise ici que le noir et le blanc, et toutes leurs déclinaisons possibles. Le paysage bucolique qui sert de fond à l’original reste reconnaissable, quoique étiré en largeur et parsemé en grand nombre de crânes humains, comme autant de vanités. A gauche, c’est le visage d’un vieillard, dont les yeux grands ouverts fixent ceux qui lui font face, fermés pour toujours de son fils (l’autoportrait de Pei-Ming). Pei-Ming, 49 ans, vit toujours et son père est mort. Pourquoi cette inversion ? Toutes les interprétations sont possibles : les morts se réveillent pour parler aux vivants ? A moins que Pei-Ming, symboliquement, ne se donne le droit d’entrer au Louvre que mort.
Il est aussi possible d’élaborer des hypothèses plus générales. Dont celle-ci : dans un Louvre en ruine après on ne sait quelle cataclysme, La Joconde pulvérisée aurait projeté son onde de choc dans la salle d’à côté, qui se serait inscrite sur les murs, à la manière de cette ombre humaine solarisée sur un pan de mur d’Hiroshima.
Ici, c’est un sourire qu’on se gardera bien de définir, qui flotte, comme celui du chat d’Alice au pays des Merveilles, sur ce paysage exténué.
Yan Pei-Ming : les Funérailles de Monna Lisa
jusqu’au 18 mai 2009
Musée du Louvre - Salle Denon
Tarif : 9 € (accès avec le billet d’entrée au musée) ou 6 € après 18h les mercredi et vendredi
Catalogue de l’exposition
Yan Pei-Ming
textes de Henri Loyrette, Bernard Marcadé, Marie-Laure Bernadac, éditions ENSBA et musée du Louvre, Paris, 2009, 64 pages, 24 €
A. D. (4 mai 2009)







