Moribond, le photojournalisme ? À Perpignan, le festival Visa pour l'image s'en inquiète. Mais expose surtout 23 auteurs au travail bien vivant, bien qu'inégal.
Le photojournalisme est mort. Vive le photojournalisme. Le constat ne cesse d'émerger, les médias le propagent et en sont la source : moins de commande, moins bien payé. A Perpignan, Visa pour l'image en fait l'écho tout en grattant le paradoxe, puisque le festival n'en finit pas de voir son succès s'accroître, et le photojournalisme de se métamorphoser. Pour sa 21ème édition, 23 photographes sont à l'honneur. À l'honneur aussi, s'il fallait caricaturer, les Etats-Unis, qui s'auscultent, avec plus ou moins de talent, et le reste du monde qui observe « les dommages collatéraux ».
Brenda Ann Kenneally fait partie de ce premier « round », en est de loin la révélation. « Upstate girls. Ce qu'il advînt de Collar City » nous parle d'une ville où les usines ont peu à peu été remplacées par des prisons. Et la photographe de partager le quotidien de ces foyers. Là, on se serre les coudes, on se serre tout court. L'espace intérieur est toujours saturé. D'enfants, qui se gardent mutuellement, de femmes épuisées, qui se posent un moment, de mal bouffe bien emballée vite préparée, de linge à ranger, de jouets usés. Acculé dans les angles, l'appareil englobe, il n'engloutit ni ne se dérobe : souvent fixée, Brenda Ann Kenneally regarde avec acuité. Car, de Troy, Brenda Ann Kenneally en vient. Ou plutôt elle s'en est enfuie, une première fois à 14 ans, une seconde — et définitive — à seize. Alors elle constate les dégâts quotidiens d'une ville sur le déclin, ce à quoi elle a échappé, sans jamais juger ou écraser de compassion celles vers qui elle revient, et qu'elle aurait pu devenir. Des femmes, des filles, aux emplois sous-payés, cumulés, aux grossesses enchaînées. Et des mômes qui trinquent, des pères partis, souvent en tôle. La pauvreté. La débrouille. Brenda Ann Kenneally raconte : ici, chacun a un nom, une histoire, que les légendes détaillent. Upstate Girls est un travail de longue haleine, cinq ans, un travail d'observation et d'intimité. Toujours juste, jusque dans la nudité. Nudité totale d'un appartement et d'un homme, le propre père de Brenda Ann Kenneally, bataillant entre folie et précarité. Sein révélé de Dana, jeune vierge à l'enfant, abasourdie et tendre ; torse nu de Lawrence, 12 ans, à la chair pâle et obèse.
Les Etats-Unis s'observent, donc. Plus connu comme photographe de guerre, Stanley Greene a, par hasard, retrouvé ses archives personnelles des années 80 à San Francisco. Squat, punk, art : des années folles où la beauté ne comptait pas émergent la grimace de Nina Hagen, le visage de Faith tailladé par des skins, préférant danser jusqu'à l'aube plutôt que d'aller à l'hôpital, le regard arrogant, shooté, de Paul Zahl, assorti à son t-shirt « quick but sick tour ». Plutôt décevant, l'ensemble des clichés, et plus encore le texte, n'en témoignent pas moins d'une énergie révolue, au fil du rasoir, plantée par l'héro. Et maintenant supplantée par l' « actualité ». Callie Shell partage ainsi la tournée d'un Obama en VRP du changement, avec ses attributs et ses lieux, avant qu'il ne remporte la présidence. Semelles usées, téléphone à l'oreille, sommeil à l'arraché. La victoire d'Obama auréole ces clichés somme toute banals d'une gloire nouvelle. De même, la série de Brennan Linsey bénéficie d'un « effet » Guantanamo, et celle d'Eugene Richards, War is personnal, de l'intérêt que suscitent les soldats américains (morts, mutilés, traumatisés) de retour d'Irak. Personnelle, certes, ethnocentrée aussi : à l'entrée, une affichette met en garde le spectateur qui pourrait être choqué. Rien de tel pour les photographies autrement violentes d'autre pays, de ces Etats qui exaspèrent l'Occident, de ces habitants qui l'indiffère.
Au premier rang vient bien sûr l'Afghanistan. « Promesses et mensonges, le coût humain de la guerre contre la terreur » dépasse la clarté de ce titre politique. Avec Zalmaï, l'apocalypse vit à Kaboul, elle a nettoyé la couleur des pellicules. Finies, les taches bleuâtres des burqa, la terre jaune crâmée de l'Afghanistan. Noyés, les contrastes du noir et blanc. Sombre, le gris l'emporte. Les regards, quand il y en a, sont d'hallucinés ; le ciel d'orage. Jeune garçon en portant un plus jeune encore sur le dos, mendiante engrillagée tendant la main, tous encore plus fantômes là où ils ont été surpris : seuls devant un désert de camp, seule dans une zone semi-industrielle, posée sur le goudron, entourée de flaques. Pascal Maître fait au contraire le choix de la couleur, vive, très vive pour la Somalie. Vive, la violence : barreaux bleus d'une prison où s'entassent les anciens pêcheurs devenus pirates, chambre rose où s'endort un ex-berger devenu milicien, fût orange et toxique échoué sur une plage. Vives aussi, infimes surtout, les tentatives de vie : vert l'hôpital, multicolores les balayeuses, peinturluré le restaurant. A milles lieux des amateurs d'adrénaline, des fiers à bras, si fiers simplement d'avoir été là-bas, Pascal Maître a l'honnêteté, et la tristesse, de dire qu'il en est lui aussi parti, de « Somalie, le pays abandonné de tous ».
Palmarès des Prix Visa :
- Wojciech Grzedzinski a remporté le Visa d'or News
- Zalmaï a reçu le Visa d'or Magazine
- Barbara Davindson a remporté le Visa d'or Presse quotidienne
- Massimo Berruti, de l'agence VU' a remporté le prix du jeune reporter de la ville de Perpignan
- Justyna Mielnikiewicz a reçu le prix Canon de la femme Photojournaliste
- Margaret Crow a reçu le prix Pierre & Alexandra Boulat
- Luca Catalano Gonzaga a reçu le Grand Prix Care du reportage Humanitaire
Visa pour l'image
jusqu'au 13 septembre 2009
Une trentaine d'expositions aux quatre coins de la ville de Perpignan, notamment au Couvent des Minimes, à l'église des Dominicains, au couvent Sainte Claire, au Castillet, au Palais des Corts, à la caserne Gallieni, à la Poudrière, à la chapelle du Tiers-Ordre, à l'Arsenal des Carmes
www.visapourlimage.com
M. D. (10 septembre 2009)











