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Fétiches informes : l’inquiétante étrangeté

par Etienne Fauré


Une tête d’iguane attachée à une mâchoire humaine, un nœud de liane, des agglutinats d’éléments bruts voire repoussants : l’exposition Recettes des dieux, Esthétique du fétiche au Quai Branly délaisse l’approche ethnographique pour mieux célébrer l’art de l’informe. « Recettes », car chaque objet exprime la créativité et les secrets de l’officiant qui les produit. Immersion dans l’inquiétante étrangeté de cet art divinatoire.

Pour cette exposition originale, plus de 80 pièces ont été retirées des réserves où elles restent généralement confinées. Le musée de l’Afrique de Tervuren (Belgique) apporte aussi son concours. Le plus souvent collectés lors de missions ou de guerres en Afrique, les objets exposés proviennent de tout le continent. Difficiles à dater, ils ne remontent pas à plus de quelques générations. Certains sont très récents, telle cette croix-fétiche berbère de la première moitié du XXe. Issue des missions chrétiennes, les autochtones l’ont détournée de sa signification dans le but, entre autres, de s’approprier le pouvoir des Européens.

L’espace architectural de la galerie favorise divers types d’itinéraires parmi les fétiches, masques et amulettes. La disposition des objets s’inspire à la fois, selon les concepteurs, d’une installation d’art contemporain et d’un autel de devin africain. Ambiance garantie. Les sols et plafonds noirs, l’éclairage minimaliste qui baigne la déambulation parmi les vitrines où ils sont exposés accentue l’étrangeté de ces objets qui suscitent, en raison de leur facture, fascination, malaise ou répulsion. Ainsi de ce boli (Mali) : isolé dans une petite salle et plongé dans une semi-obscurité, ce fétiche couvert de sang, à la forme d’un improbable zébu, impose silencieusement sa masse — près de 20 kg —, énigmatique et sombre, et cultive son déconcertant secret.

« Recettes des dieux » n’entend pas faire œuvre ethnographique mais confronter le visiteur à une esthétique de l’informe. Matériaux bruts, précaires, repoussants, peu nobles : terre, œuf, sang, boue, fibres végétales, poils, résine ou métal entrent dans la composition de fétiches d’apparences banales ou incongrues, souvent non figuratives. L’officiant-devin produit chacun de ces objets informes au cours d’un rituel dont lui seul connaît les recettes. Les fétiches sont donc exposés dans le dernier état de leur transformation. Ainsi figés dans une vitrine et abstraits de leur contexte, ils n’en sont que plus mystérieux.

L’exposition regroupe les fétiches selon les opérations gestuelles qui les ont vu naître et leur finalité magique : « envelopper, enduire et couvrir » ; « rembourrer, entasser et contenir » ; « clouer, percer et planter », actions qui ont donné lieu à un remarquable fétiche en forme de chien percé de clous (statue de divination nkisi nkondi kozo, Congo) ; « accumuler et assembler » ; « nouer, ligoter et lier », manière de capturer des forces pour les dominer. Une dernière étape exhibe des « objets trouvés », œuvres tordues, œuvres de la nature elle-même — tel ce nœud d’une liane —, choisies pour leurs formes et en raison du lieu où elles ont été trouvées, retenues pour leurs vertus divinatoires.

L’exposition s’achève sur une vitrine d’« objets perturbés », collectionnés par André Breton. Ensemble de verres fondus, déformés par l’éruption du Mont Pelé en 1902 : Breton estimait que cet accident de la nature avait amélioré ces objets.

On ne comprend pas l’art africain si on ne le voit pas naître. C’est encore plus vrai de ces objets divinatoires qui devaient parfois rester secrets ; ils en sont d’autant plus scellés au regard occidental. Au terme du parcours, une vidéo présente en boucle un rituel d’initiation. Ce film permet un tant soit peu d’appréhender le contexte, la gestuelle et les sentiments qui peuvent présider à la fabrication et à l’usage du fétiche.

Célébrant l’esthétique de l’informe et la créativité humaine dans sa représentation de l’invisible, « Recettes des dieux » nous invite à dépasser notre conception évolutionniste du fétichisme — africain en l’occurrence — comme stade primitif de la religion. Elle invite à s’interroger, par delà fascination ou répulsion, sur la proximité que ces fétiches émetteurs de charmes entretiennent avec nous. Sur le plan religieux, les concordances avec la sorcellerie occidentale ne sont pas sans pertinence. Mais pour comprendre esthétiquement cette inquiétante étrangeté, l’Arte Povera n’est-il pas plus proche ?

 

Recettes des dieux. Esthétique du fétiche
jusqu’au 10 mai 2009
Musée du Quai Branly – Galerie suspendue Est
37, Quai Branly - 75007 Paris
Tél. : 01 56 61 70 00

Ouvert les mardi, mercredi et dimanche, de 11h à 19h et les jeudi, vendredi et samedi, de 11h à 21h, fermeture le lundi
Tarif : 7 €

Catalogue : Recettes des dieux. Esthétique du fétiche, Coédition musée du Quai Branly/Actes Sud, 64 pages, 19,90 €


E. F. (31 mars 2009)


 






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