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Une partie de campagne (comme à la maison)

par Romaric Gergorin


A house is not a home invite à découvrir quelques prestigieuses propositions d'art contemporain dans un cadre rupestre et bucolique : à la campagne une fois n'est pas coutume. Une proposition rafraîchissante et réussie.

La Calmeleterie est une bastide surélevée qui fut un ancien atelier d'artiste aménagé par Gustave Eiffel. C'est ici que la collectionneuse Ingrid Brochard, décidant de prendre ses distances avec ce magnifique belvédère qui fut sa demeure, a eu l'idée de convier une vingtaine d'artistes à réinvestir la maison en guise d'adieu. Ou comment la geste artistique contemporaine peut se conjuguer à l'intimité d'un foyer, l'investir de ses signes et générateurs spirituels. Sous l'égide de cette chanson de Burt Bacharach et Hal David, A house is not a home soit en français « une maison n'est pas un foyer », « quand personne n'est là pour vous serrer dans ses bras » disent ensuite les paroles originales.

Ingrid Brochard, qui dirige la revue Be Contemporary, a donc sollicité des artistes de ses amis, à la réussite chic et certaine, à prendre possession de sa demeure en rupture d'habitants. De Jeremy Deller à Pierre Ardouvin, de Claude Closky à Thomas Hirschhorn, de Maurizio Cattelan à Kader Attia en passant par Kendell Geers et même Sophie Calle, une vingtaine d'artistes se sont pliés à la contrainte de créer dans et pour ce cadre résidentiel. De nombreuses pièces sont des reprises d'œuvres déjà existantes, mais quelques créations originales et surtout le postulat de voir tout cet ensemble très divers à la campagne, dans un cadre des plus rafraîchissant — une maison surélevée, une piscine et un grand parc avec sous-bois vallonné et champs, et vue panoramique de la région — invite à réfléchir autrement sur ces dispositifs où le système cognitif est perpétuellement sollicité.

Petite revue sélective des installations des artistes invités dans cette pastorale ultra contemporaine :

Pae White
L'artiste californienne a recouvert d'un duvet de fumée le lit de la chambre de la maison, invitant au rêve et à une atmosphère vaporeuse, où l'onirisme associé à une sophistication très ornementale suggère des voyages lymphatiques. Avec la vue plongeante sur la vallée de la Loire en face du lit et l'écran de télévision qui diffuse une pièce, Pae White joue sur les contrastes entre nature et artifice, rêveries et matérialité, mais c'est surtout le luxe et le droit au luxe qui ressort de ce dispositif, comme dans la plupart des pièces de cette exposition. Mais pourquoi pas ?

Pierre Ardouvin
L'un des français de l'étape a placé un cheval de bois de manège dans une cage circulaire — sans doute une ancienne volière — devant la maison sur sa droite. Le sol de la cage est un miroir fissuré délibérément, et l'ensemble donne l'impression furieusement kitsch d'un souvenir encagé, d'un mauvais goût outrancier très calculé, où le cheval figé au centre d'un manège immobile serait le symbole de la rémanence ou madeleine de Proust vue comme chimère inventée et ignoble.

Berlinde de Bruyckere
Dans le salon, l'artiste belge expose un polype qui pendouille sous cloche, et une créature assez gluante sur une table basse du salon. Ces formes acéphales qui croisent l'imagerie flamande de la renaissance avec la morphologie d'Alien sont particulièrement lugubres et, encore une fois, peut-être un peu trop ornementales. On aurait plutôt vu ces créatures au musée Dupuytren, ce qui n'enlève rien au fait que leurs formes font sens et créent forcément un dialogue avec l'inconscient des visiteurs, peut-être avec leur surmoi ?

Daniel Buren
L'homme-piliers du Palais Royal investit la lumière de la maison, en installant des filtres de couleurs (jaune, bleu, rouge, vert et rayure grise) dans certaines fenêtres de la maison. Une installation des plus simples, proche du design, mais adaptée à la mission de l'artiste d'investir un lieu d'habitation privée, à condition de voir dans cette commande une possibilité d'enjoliver l'endroit. Ce dispositif permet d'harmoniser la maison par une diversité de teintes qui filtre la lumière et apporte une présence discrète et neutre dans son agrégat de couleurs apaisantes.

Sophie Calle
Une photographie en grand format prise par Jean-Baptiste Mondino du profil de Sophie Calle, resserrée sur son nez — arrondi, d'une proéminence harmonieuse, tout en sinuosités aimables — accompagné d'un texte « le nez » sur ledit appendice, tous deux accrochés derrière l'escalier. Jouant sur le décalage entre nasalité, biographie et morphologie, cette œuvre est une station de plus dans le descriptif polymorphe de Sophie Calle de sa propre personne vue comme potentialité de mises en scènes multiples. Le nez de Sophie Calle peut aussi renvoyer au nez de Gogol, où un homme perd son attribut au cours d'une promenade sur la perspective Nevski à Saint-Pétersbourg. On remarquera aussi dans le salon, un exemplaire du quotidien Libération datant de 1983, où Sophie Calle investit chaque page du journal de ses récits autofictionnels, sous l'invitation et avec une présentation de Christian Caujolle.

Claude Closky
L'artiste adepte des signes et des classements installe son papier peint Nasdaq dans les toilettes du bas, disposant les murs de chiffres et cotations boursières, transformant ainsi l'expertise financière en pur ornementation décorative et des plus plaisantes visuellement, par un renversement copernicien du sens dont il a le secret.

Kendell Geers
Le sud-africain séjourna deux semaines dans la maison avant de proposer un labyrinthe de sel sur la table d'acier de la maison, un journal de bord en texte et en images sur le bar et le mur du rez-de-chaussée, et une troisième œuvre — diantre elle nous échappe ! — à vous d'aller la voir dans la chambre nuptiale.

Thomas Hirschhorn
L'artiste suisse présente dans le dressing une série de photographies qui alterne des clichés de mode, où des mannequins hâves et alanguies accrochent l'œil, avec des clichés de cadavres, d'accidentés et autres atrocités de guerre. Ce contraste et cette juxtaposition entre érotisme et mort violente interpellent par la disposition des corps érotisés et ceux dégradés sur le même plan. Ce postulat trouble n'est pas sans évoquer les livres de J.G. Ballard, récemment disparu, et même ses propres installations d'accidents de voitures qu'il fit à Londres dans les années 70. La pièce d'Hirschhorn est l'une des plus convaincante de l'ensemble, par sa force de proposition dérangeante et son aspect non lisse ni décoratif.

On appréciera  aussi le luminaire de Claude Lévêque, l'iconoclaste balais sur une toile vierge de Maurizio Cattelan, l'éprouvante vidéo The Onion de Marina Abramovic, l'alphabet arabe problématique en forme d'armes de Kader Attia, le tapis sur la migration de Wang Du, l'installation sièste de Jeremy Deller, et le parc, la piscine et la vue du belvédère qui sont aussi des installations forts convenables.

 

A HOUSE IS NOT A HOME
jusqu'au 2 septembre 2009
La Calmeleterie
32 ter rue de Pocé - 37530 Nazelles Négron

ouvert du mercredi au dimanche de 14h à 20h
Entrée libre


R. G. (23 juillet 2009)


 






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