Le Passage de Retz propose une très rafraîchissante exposition Fluxus où l'iconoclasme et l'insolence se disputent la provocation la plus directe pour défendre un principe très simple : tout individu est en soi une œuvre d'art. A voir absolument avant de mettre votre individualité et votre corps aux enchères sur le marché de l'art.
L'histoire de Fluxus reste à faire car « les français connaissent mal Fluxus ». Surtout ici à Paris, ville pourtant férue d'histoire de l'art, ou les grandes rétrospectives d'artistes officiels rencontrent toujours un succès très large. Seulement voila Fluxus s'élève contre l'art officiel et se veut le prolongement de Dada, en détruisant toutes les frontières qui isolent l'art de la vie. Il récuse toute volonté d'asservissement du public entretenue par l'image de l'artiste sur un piédestal du haut duquel il soumettrait et écraserait ses congénères par sa haute pensée créatrice. Fluxus refusant donc les cadres institutionnels et se manifestant le plus souvent par des performances un peu partout en Europe et aux Etats-Unis s'étant en outre constitué comme un réseau insaisissable plus que comme un mouvement structuré, son histoire est moins qu'écrite.
Dick Higgins, Henry Flynt, Nam June Paik, Wolf Vostell, Joseph Beuys, Yoko Ono, Ben Patterson sont quelques uns des artistes qui formèrent l'identité de Fluxus — abolir les frontières entre l'art et la vie — sous l'égide de George Maciunas, le principal initiateur du groupe. Maciunas devra composer toute sa vie avec un manque d'aisance financière qui paradoxalement aidera à la diffusion de Fluxus par ses différentes migrations. Né Jurgis Maciunas en Lituanie en 1931, il fuit avec sa famille l'invasion soviétique de son pays et s'installe en Allemagne en 1944, puis aux Etats-Unis en 1948 ou il étudie à l'université de New York l'art médiéval d'Europe et de Sibérie. En 1960 tout en travaillant comme designer à la Knoll association, Maciunas est introduit dans les avants gardes new yorkaises par son ami le compositeur La Monte Young. Il rencontre Dick Higgins, poète, compositeur et écrivain, Georges Brecht chimiste et artiste expérimental, et Allan Kaprow, premier adepte du happening.
Maciunas met en page plusieurs numéros de la revue Film Culture de Jonas Mekas, un autre de ses amis — en fait l'amitié sera un vecteur décisif dans la création de Fluxus, où les notions de calcul, de rapports intéressés, de prédation sociale et de vampirisme froid n'ont pas de prise sur ces artistes à l'humour dévastateur et aux idées suffisamment fortes pour ne pas avoir besoin de ce fatras relationnel parasitaire.
En 1961, avec Almus Salcius il fonde la galerie AG et, dans un même mouvement, Fluxus se crée sur un rejet commun de la notion d'œuvre d'art et des institutions. Le nom Fluxus — du latin flux, courant — proposé par Georges Brecht, le chimiste artiste de la bande donc, est imprimé par Maciunas qui rédige le premier manifeste Fluxus tout en organisant des concerts de musique contemporaine, des performances et des expositions dans ladite galerie AG. Revendiquant l'influence croisé de la philosophie zen, du mouvement dada et de John Cage, qui se joindra un temps au groupe, Fluxus commence à proliférer et pourra se résumer à la fameuse sentence d'un de ses représentants français les plus brillants, Robert Filliou : « l'art est ce qui rend la vie plus intéressante que l'art. »
Quant Maciunas s'installe à Wiesbaden en Allemagne ou il travaille comme designer pour l'U.S. Air force, le geste Fluxus se propage en Europe, notamment dans le sud de la France, avec l'ouverture à Villefranche-sur-mer de la galerie La Cédille, la création du festival Fluxus de Nice par Ben Vautier, et du festival de La Libre Expression de Jean-Jacques Lebel en 1964. Editions d'objets, journaux, concerts et performances, installations et expositions, Fluxus dans les années 60 et 70 devient l'un des principaux mouvements artistiques contestataires, tout en refusant de se laisser récupérer par les institutions, établissant un rapport direct entre les artistes et les collectionneurs. L'exposition du passage de Retz, faite sous l'instigation de Ben et avec une grande part de ses archives personnelles, privilégie cet aspect français de Fluxus tout en présentant un large spectre de pièces, des Fluxus historiques aux plus célèbres Fluxus provisoires, de Ben Patterson à Serge III, en passant par Joseph Beuys et même John & Yoko. A voir absolument pour sortir enfin de l'esprit de sérieux et de la pesanteur des grandes âmes creuses de la Kulture.
« Soudain l'été Fluxus » au Passage de Retz
jusqu'au 20 septembre2009
9 rue Charlot - 75003, Paris
Tél. : 01 48 04 37 99
ouvert du mardi au dimanche de 10h à 19h
Tarif : 8 €
R. G. (3 août 2009)









