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Kandinsky au centre du lyrisme cosmique

par Romaric Gergorin


L'exposition Kandinsky du Centre Pompidou est l'événement artistique à ne pas rater. Complète, précise et rigoureuse, elle éclaire notamment la dernière phase, méconnue, du peintre abstrait.

Vassily Kandinsky recèle un pouvoir de fascination sur les foules presque comparable à celui de Picasso, si on compare la puissance magnétique exercée sur les masses attribuée par Marcel Duchamp au maître du cubisme à celle qu'exerce aussi aujourd'hui l'initiateur de l'abstraction. Picasso était espagnol, issu d'une famille relativement modeste, et n'aimait pas Kandinsky. Celui-ci était russe, d'une grande famille bourgeoise, et avait tout à gagner à se faire accepter par l'intelligentsia de la grande peinture européenne qui l'a toujours plus ou moins regardé de haut. L'un comme l'autre ont marqué l'imaginaire populaire par leur démarche esthétique qui s'est imposée au-delà des collectionneurs et des critiques pour devenir universelle et identifiable par tous. Ici s'arrête ce parallèle entre deux artistes inconciliables et irréductibles à l'autre, si ce n'est l'énorme engouement que suscite la rétrospective Kandinsky au Centre Pompidou qui n'est pas sans évoquer le succès similaire des expositions Picasso de l'hiver dernier.

Le succès de cette très riche exposition Kandinsky est dû en partie aussi à l'association des trois grands musées qui possèdent l'essentiel du travail du peintre russe, la Städtische Galerie im Lenbachhaus de Munich, le Solomon R. Guggenheim Museum de New York et le Centre Pompidou de Paris. Chacun a sa spécialité, la période Munich/Murnau pour la Lenbachhaus, avant et après la première guerre mondiale pour le Guggenheim, le séjour parisien final à partir de 1933 pour le Centre Pompidou. A ce dernier il faut aussi adjoindre le fond très profus de l'atelier Kandinsky en partie vendu, en partie légué par sa veuve Nina à l'état. Cette association patrimoniale en triumvirat est inédite. L'exposition tournante qui a commencé à Munich et s'achèvera à l'automne à New York, est nourrie de nombreux prêts venant d'institutions allemandes, russes, géorgiennes qui enrichissent encore plus, si cela est possible, cet ensemble qui se distingue surtout par une forte représentation des dernières années de Kandinsky, en général rarement visibles.

Rien ne destinait Kandinsky à devenir peintre. Après de solides études de droit, il se marie avec une cousine, et cet honnête bourgeois se destine à une carrière de juriste convenable et de mari consanguin quand il découvre Monet et Wagner. Nous sommes en 1896, Kandinsky a 30 ans. Cette double révélation constitue le sursaut métaphysique qui le fait basculer de l'autre côté du miroir. Il s'installe à Munich, prends des cours d'histoire de l'art, puis l'enseigne, et se lie avec une élève, Gabriele Münter qui sera plus que sa maitresse, une partenaire artistique importante. Cette première période de Kandinsky est fortement marquée par l'impressionnisme et le postimpressionnisme, pas toujours des plus convaincants pour les critères de l'époque. Quand il peint La vie mélangée en 1907, il serait vu par les critiques parisiens comme un petit épigone de Matisse. Mais Kandinsky commence sa lente élévation vers l'abstraction lyrique en peignant des sphères planétaires avec des bateaux et des chevaux, ou des collines et des villes. Cette récurrence du cercle comme motif, cadre, et structure de ses tableaux sera sa touche formelle, « sa signature » jusqu'à la fin.

En 1911 il découvre la musique de Schönberg qui le bouleverse. Il commence une correspondance avec le fondateur de l'Ecole de Vienne et initiateur du dodécaphonisme. Ils partagent au moins une idée simple : inventer des formes et un langage révolutionnaire pour exprimer l'intériorité spirituelle d'un monde qui bascule. La même année Kandinsky crée à Munich avec Franz Marc le groupe du Blaue Reiter, « le cavalier bleu » - mouvement d'avant-garde incontournable d'avant 1914. Paul Klee et August Macke les rejoignent et ils publient ensemble l'almanach du Blaue Reiter, objet d'admiration et de dévotion encore aujourd'hui. Kandinsky écrit alors Du spirituel dans l'art, un traité d'esthétique qui est désormais un classique du XXe siècle. Sa peinture devient plus spatialisée, les couleurs et leurs interactions entre elles prennent leur autonomie sur les formes et le sujet. En 1917, Kandinsky est à Moscou lors de la Révolution d'octobre qui lui permet d'espérer un changement radical pour les arts de son pays.

Déçu il s'installe à Weimar où il rejoint en 1922 le Bauhaus, principale école d'art moderne ou les professeurs ne sont autres que Klee, Gropius, ou Moholy-Nagy. La production du début des années 20 de Kandinsky est la plus impressionnante de toute sa carrière - qui n'est en fait qu'une succession ininterrompue de mutations transitoires. En 1922 donc, il commence une phase époustouflante - amorcée dès 1919 - assez courte, où sa géométrisation du cosmos est portée à une épure et une sécheresse proche de la sidération. On pense à des tableaux comme Schwarzer Raster ou Einige Kreise où son trait s'est solidifié, ce qui permet une aridité des motifs qui correspond bien à son lyrisme cérébral, plus que l'épaisseur un peu folklorisante des années précédentes. En 1933 les nazis sonnent la fin des festivités expérimentales et ferment de force le Bauhaus ; Kandinsky s'installe à Neuilly où il meurt en novembre 1944. Ses dernières années seront marquées par une phase végétale assez curieuse après divers atermoiements ornementaux.

Bien plus complète que les dernières expositions Kandinsky, notamment celle de la Moderne Tate de Londres de 2006, ce parcours prospectif proposé au Centre Pompidou éclaire constamment le souci lyrique de Kandinsky, cette force spirituelle qui l'habite, présente dans chacune de ses œuvres, et exigeant de l'artiste des moyens adéquats, précis et nouveaux pour la mettre en formes.

 

Kandinsky
jusqu'au 10 août 2009
Centre Pompidou
Galerie 1, niveau 6, place Georges Pompidou - 75004 Paris
Tél. : 01 44 78 12 33

ouvert tous les jours sauf le mardi de 11h à 21h, le jeudi jusqu'à 23 heures
Tarifs : 12 € ou 8 € en tarif réduit

Catalogue de l'exposition : Wassily Kandinsky, Christian Derouet, assisté d'Angelika Weißbach, éditions du Centre Pompidou, Paris, 2009, 360 pages, 44,90 €


R. G. (22 juillet 2009)


 






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